Les jardins collectifs, une innovation verte en milieu urbain
Gilles-Charles Clermont
Coordonnateur du Jardin collectif de Saint-Jérôme (Les Serres de Clara)
Courriel : clermontgc@yahoo.fr
Il existe des lieux où la terre reconquiert ses droits sur l’asphalte, où l’on fait pousser les humains autant que les plantes et où les citoyens reprennent racine dans leur communauté avec comme résultat un impact positif sur leur santé globale et un sentiment de dignité accru. Des tours de magie tout cela? Vous n’êtes pas très loin… Depuis une dizaine d’années, nous les appelons des jardins collectifs.
Au Québec, les premiers jardins collectifs ont été mis sur pied par des organismes œuvrant dans le domaine de la sécurité alimentaire. Le vent aidant la bonne semence, il s’est développé depuis 1997 une quarantaine de jardins collectifs en milieu urbain ou semi-urbain. Ils sont répartis principalement sur l’île de Montréal mais aussi à Longueuil, Louiseville, Québec, et dans le Bas-Saint-Laurent. À Saint-Jérôme, un projet de jardin collectif est en phase d’implantation. En fait, chaque année, il en naît de nouveaux!
Jardins collectifs et jardins communautaires
Beaucoup d’entre vous ont sans doute entendu parler des jardins communautaires qui constituent, comme les jardins collectifs, une reconquête des espaces verts en milieu urbain. Mais ces deux types de jardinage ne doivent pas être confondus. En effet, les jardins communautaires sont constitués de petites parcelles gérées individuellement par un citoyen ou une famille et font souvent partie d’un programme municipal. Leur mission est avant tout récréative.
Un jardin collectif ne compte qu’une parcelle unique. Les activités horticoles se font en groupe et les récoltes sont distribuées collectivement selon des modalités prévues par les participants. Un volet formatif est souvent associé aux activités horticoles. Un animateur-jardinier encadre les travaux horticoles, initie les participants au jardinage écologique et encourage le développement des compétences sociales du groupe.
Voilà pour une première tentative de cerner cette réalité! Mais il y a plus….
Les types de jardins collectifs
Les jardins collectifs présentent une dynamique, un mode d’organisation et un portrait de participants très diversifiés. Cependant, on peut grosso modo les classifier de la façon suivante :
Les jardins collectifs de quartier sont intimement liés à la concertation locale. Ils privilégient la mixité sociale par l’implication de jardiniers de tous profils sociaux, ethniques et économiques. Une animation est présente durant toute la saison afin d’assurer l’atteinte d’objectifs sociaux. Ce type de jardin est surtout observé à Montréal. En zone semi-urbaine (Saint-Jérôme, Longueuil et Saint-Hubert anciennement), nous retrouvons des jardins collectifs présentant la même diversité de participants et où la mobilisation passe par le réseau des organismes communautaires de la municipalité.
Dans le cadre des jardins collectifs d’insertion, les jardiniers participent à un programme de réinsertion par le travail. Le programme d’insertion est souvent accompagné d’objectifs de croissance personnelle et professionnelle.
Les jardins-partage sont des jardins partagés entre un résidant d’un quartier qui offre son arrière-cour et un groupe de jardiniers. La coordination est maintenue par un groupe communautaire qui fait le lien entre le jardin-partage et le réseau de jardins collectifs. On les voit surtout à Montréal.
Les jardins collectifs rattachés à un organisme adaptent les différentes facettes du projet (animation, clientèle, etc.) selon les objectifs du groupe porteur.
Une classification reste toujours théorique. En réalité, il est fréquent d’observer à l’intérieur d’un projet de multiples variantes ou hybridations de ces modèles de base.
Un outil de développement social et environnemental
L’émergence du jardinage collectif constitue une réponse actuelle à la pauvreté socio-économique et à l’étalement urbain abusif. Les jardins collectifs, portent donc dans la plupart des cas, une mission sociale et environnementale explicite. Si l’on recense les principaux objectifs poursuivis dans le cadre des divers projets en cours, on constate qu’ils touchent les cinq thèmes suivants :
- l’autonomie alimentaire et la santé des communautés locales;
- l’intégration et l’épanouissement des citoyens et des familles défavorisées sur le plan social, économique ou culturel;
- la création de réseaux locaux de solidarité dans les quartiers;
- l’appropriation d’espaces verts en milieu urbain;
- la diffusion d’une agriculture respectueuse de l’environnement.
En outre, les projets de jardins collectifs naissent le plus souvent d’une mobilisation de la communauté locale à Montréal comme ailleurs au Québec. Ils génèrent souvent des partenariats novateurs où un organisme environnemental (Équiterre, Éco-quartier, etc.) s’associe à un organisme impliqué en sécurité alimentaire (cuisine collective, banque alimentaire, table de concertation sur la sécurité alimentaire, etc.) pour la mise sur pied du projet. Dans les jardins collectifs visant l’insertion sociale ou socioprofessionnelle, les acteurs en employabilité (Centres locaux d’emploi, Carrefour jeunesse-emploi, Ressources humaines Canada, Carrefour Bio Local Emploi, etc.) sont souvent impliqués dès le départ.
En bref, les jardins collectifs qui réussissent sont le fruit d’une concertation très active du milieu local. Ils sont, comme on dit, tricotés serrés!
Des repères sur le sentier
Pour le bénéfice du lecteur, voici quelques repères visant à mieux comprendre les différents objectifs poursuivis par les jardins collectifs. Nous les accompagnons, dans la mesure du possible, d’exemples concrets.
• Une reconquête des espaces verts en milieu urbain
Dans une optique d’écologie urbaine, les jardins collectifs sont des conquêtes de la nature sur le béton! Par la transformation de terrains vagues, de stationnements et de cours d’écoles en jardins, ils permettent aux jeunes, aux adultes ou aux aînés d’un quartier de recontacter leur nature terrienne en ville en plus d’humaniser le paysage urbain.
Une autre forme d’appropriation du territoire est actuellement à l’essai à Montréal : l’aménagement de jardins sur les toits (www.alternatives.ca). On y expérimente une technologie adaptée à une culture maraîchère hors sol, c’est-à-dire en pots ou dans des contenants divers. Ces nouveaux espaces verts prennent ici des allures verticales! (en lien avec ce sujet voir l'article sur les Toits vert dans ce dossier). Ce projet est issu d’un partenariat entre Alternatives, un organisme international, Santropol roulant et La Maison de Quartier Villeray.
• Une alternative à l’assistance alimentaire
Au même titre que les cuisines collectives et les groupes d’achat, le jardinage collectif permet aux personnes ou familles démunies d’un quartier de dépasser le dépannage alimentaire en développant des compétences horticoles et personnelles. La symbolique de semer une graine pour sa propre vie est éminemment opératoire ici. Cela dépasse le simple plan alimentaire et ouvre la voie à la reconnaissance de ses propres capacités créatrices. Notons que dans plusieurs jardins collectifs, les surplus des récoltes sont donnés à des cuisines collectives et des organismes d’aide alimentaire.
• Un accès à des produits sains issus de l’agriculture biologique
La grande majorité des jardins collectifs au Québec utilise les méthodes de l’agriculture biologique. Cela permet aux familles et aux individus participants d’avoir accès à des fines herbes, des fruits et des légumes frais, sans pesticides ou OGM et à faible coût. Ceci est bien sûr une facette de la sécurité alimentaire avec, en prime des aliments biologiques. Dans ce contexte, les activités de jardinage sont souvent accompagnées d’un volet formatif de sensibilisation au respect des sols et de l’environnement et bien sûr de l’impact de l’alimentation sur la santé. Par exemple, dans les jardins collectifs du quartier Rosemont de Montréal, une nutritionniste est présente afin de compléter la formation des jardiniers.
• Un lieu d’enracinement, de socialisation et de solidarité
Jardiner collectivement permet à plusieurs participants de briser leur isolement, de tisser des liens avec d’autres personnes, de retrouver une appartenance à leur milieu. C’est un enracinement dans la communauté du quartier. Les jardins collectifs de Villeray (sous l’égide de la Maison de quartier Villeray) constituent un bel exemple avec un réseau de dix-sept jardins implantés dans le quartier : des jardins pour les enfants des deux écoles primaires du quartier, pour les adolescents, pour les aînés d’un HLM et pour des familles et personnes seules. Ce sont les enfants des écoles qui produisent tous les plants en serre pour la majorité des jardins du quartier. Ils sont les producteurs reconnus du milieu! Deux jardins intergénérationnels font aussi partie du réseau. Ils permettent à des jeunes, des adultes et des aînés de s’apporter mutuellement leurs énergies propres. Des équipes de base assurent la continuité des jardins pendant tout l’été. De l’ensemble des récoltes du réseau de Villeray, 75 % vont aux jardiniers et 25 % aux cuisines collectives. Voilà une mosaïque qui mérite d’être découverte.
Dans la même lignée, les jardins d’Action Communiterre (quartier Notre-Dame-de-Grâce) encouragent la mixité des participants dans leurs cinq jardins collectifs. Personnes à la retraite, immigrants et jeunes engagés socialement jardinent ensemble dans le respect des différences sociales et culturelles, et ce, deux jours par semaine. De plus, ils offrent une partie de leurs récoltes à des jeunes mères en difficulté et des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. Cela s’appelle du bon compagnonnage!
Ces expériences collectives permettent donc un renforcement des liens de solidarité dans la communauté.
• Un outil d’insertion sociale et professionnelle
Plusieurs jardins collectifs sont des lieux d’insertion sociale ou socioprofessionnelle. Les jardiniers participent à un programme d’activités horticoles afin de retrouver leur estime de soi, d’acquérir des compétences valorisantes et de se réinsérer sur le marché du travail. L’expérience de Rimouski (les Maraîchers du Cœur) où l’on remet sur les rails des jeunes de 18-30 ans est remarquable à cet égard. Ce projet offre à ces jeunes une formation horticole pratique, des stages en entreprises, un plan de suivi individualisé leur permettant de se réenligner dans leur vie personnelle et professionnelle. Moisson Rimouski reçoit 80 % des récoltes. Le succès aidant, les Maraîchers du Cœur ont implanté d’autres jardins à Amqui, Dégelis et Saint-Pascal-de-Kamouraska. L’objectif est d’implanter un projet d’insertion dans chaque MRC du Bas-Saint-Laurent. Voilà un défi prometteur!
L’expérience de Longueuil (la Croisée de Longueuil) va dans le même sens tout en proposant une autre variante. Le projet offre, dans un premier temps, une formation professionnelle en horticulture adaptée à une clientèle éloignée du marché du travail. Ce noyau d’étudiants forme la permanence du jardin. En outre, le projet prévoit la participation annuelle d’une dizaine d’organismes communautaires qui permettent à une soixantaine de participants de différents profils de s’impliquer dans le cadre du jardin collectif. Des participants en insertion sociale ainsi que des camps de jour pour enfants complètent le portrait. La particularité est donc ici que la formation professionnelle s’inscrit dans un cadre collectif où bénévoles du réseau communautaire, étudiants, participants en insertion sociale et enfants des camps de jour jardinent dans un jumelage stratégique sur un sol commun.
• Un lieu de ressourcement spirituel et physique
Cela est bien connu, l’acte de jardiner est éminemment thérapeutique. Le contact avec les plantes, l’eau et la terre est un contact avec la vie. Jardiner en groupe permet à beaucoup de personnes déracinées sur le plan social et vivant en milieu urbain de s’enraciner à nouveau en eux-mêmes et dans leur communauté. Cette observation n’est pas que symbolique. Nous avons souvent observé une amélioration substantielle de l’état de santé physique et psychologique des jardiniers. Une participante au jardin de Longueuil m’a avoué à la fin d’une saison de jardinage que cela lui avait sauvé la vie! Dans l’expérience de Longueuil, nous avons observé, entre autres choses, une baisse significative de la prise de médicaments (antipsychotiques, anxiolytiques, antidépresseurs) pour les participants souffrant de problèmes de santé mentale. Cela représente une victoire pour ceux et celles qui ont décidé de troquer leurs pilules pour une fourche à bêcher! S’ils pouvaient jardiner à longueur d’année…
Les jardins collectifs : des lieux de croissance à cultiver
Le portrait présenté ici ne rend aucunement justice à la diversité des expériences menées actuellement au Québec. Ces jardins, parce qu’ils sont collectifs, offrent une multitude de formes, de liens et de couleurs locales. Ce qui les unit en essence : ils sont d’abord un lieu de croissance des humains autant que des plantes! Dans cette perspective, nous nous permettons en fin de parcours une définition qui, à défaut d’être rigoureuse, veut toucher l’essentiel de notre humanité. Le jardin collectif est un lieu où l’on cultive l’autonomie, la solidarité, l’entraide et les capacités créatrices des membres d’une communauté par le travail en commun de la terre.
De par sa vision unifiée, le jardinage collectif recèle une promesse pour l’avenir.
Pour en savoir plus
Action Communiterre. Au cœur de notre quartier. Un guide pratique pour le démarrage et l’animation d’un jardin collectif. 2004.

