La restauration des paysages forestiers : une réelle approche de développement durable
Mélanie Desrochers, géog. M.Sc., UICN - Union mondiale pour la nature, Programme de conservation des forêts, 555, boul. René-Lévesque ouest, bureau 500, Montréal, QC H2Z 1B1 Canada, Courriel : melanie.desrochers@iucn.org
Histoire d’un cas typique : Nous sommes dans un pays tropical, là où abondent les forêts luxuriantes. Dans ces forêts, on peut trouver de nombreux villages qui vivent harmonieusement des ressources (nourriture, bois pour cuisiner, outils, etc.). Arrive un convoi étranger de machinerie qui exploite le territoire et exporte le bois sans que les communautés bénéficient des retombées. Une fois parti, le convoi laisse derrière lui un territoire et une communauté exploités et appauvris.Au niveau mondial, 80 % de la couverture forestière primaire a été soit détruite, soit fragmentée ou dégradée. Qui plus est, plus de 500 millions de personnes dépendent directement de ces forêts secondaires et dégradées, majoritairement situées dans des pays en voie de développement. Que faire pour aider concrètement un village entier qui vit dans une forêt maintenant transformée en friche? Jadis considérés comme désabusés, ces écosystèmes peuvent trouver leur second souffle par l’entremise d’une approche globale, la restauration des paysages forestiers.
Devant les défis globaux comme la perte de biodiversité, la désertification et la lutte contre les changements climatiques, il est grand temps de tenir compte non seulement du rôle des forêts intègres, mais aussi et surtout de celui des forêts dégradées. À la lumière de ceci, la forêt doit être perçue comme faisant partie des éléments de solution pour contrer les problèmes sociaux (pauvreté, alimentation, sécurité, etc.) et environnementaux (déboisement, changements climatiques, perte de biodiversité, etc.).
La restauration des paysages forestiers
Dans les écosystèmes dégradés, le but n’est plus simplement de promouvoir le reboisement maximum de sites particuliers, mais d’optimiser les bénéfices que l’on peut tirer de la forêt à l’échelle du paysage. On parle alors de restauration des paysages forestiers (RPF) ou Forest Landscape Restoration (FLR). Cette approche, fondée sur la collaboration, privilégie la participation et l’implication de toutes les parties prenantes, tout en reconnaissant que les compromis sont inévitables.
La RFP vise à ramener les fonctions de la forêt (les processus écologiques et les biens) à l’échelle du paysage, plutôt que de se contenter d’augmenter le nombre d’arbres sur un site donné, ceci, dans le but d’améliorer et de maintenir le bien-être des populations humaines et l’intégrité écologique. La RFP réalise que le typique paysage forestier d’aujourd’hui représente plutôt une mosaïque : forêts primaires, forêts aménagées, forêts secondaires, plantations, terres dégradées et territoires non boisés (figure 1).
Figure 1 — Mosaïque de paysage forestier © UICN
Comme on peut le constater, c’est un amalgame de principes déjà existants, tels que le développement rural, l’agroforesterie, la conservation et la gestion intégrée des ressources naturelles, qui vise à ramener les multiples fonctions de la forêt à un paysage dégradé. Le tout non pas par une recette préétablie, mais plutôt par un processus de gestion adaptatif et de collaboration (voir tableau 1).
Tableau 1 - Éléments clés de la Restauration des paysages forestiers (UICN, 2003)
Plus de 150 études de cas de RPF sont recensées à ce jour, venant de pays en développement, mais aussi de pays développés qui ont perdu leur couvert forestier primaire. Bien que les approches et les acteurs varient; tous ces cas ont des éléments en commun : approche communautaire, vision à long terme, application à l’échelle du paysage, regroupement de plusieurs occupations du territoire, bénéfices autant pour la nature que pour les humains, etc.
Afrique de l’Ouest : un succès
Au début du XXe siècle, les forêts sèches et humides recouvraient plus de 1,5 million de km2 de l’Afrique de l’Ouest. Les politiques et les pratiques coloniales maintenues après l’indépendance ont encouragé l’expansion et l’intensification des cultures d’exportation comme celle du coton, du café et du cacao. Ces actions ont entraîné une conversion des forêts en exploitations agricoles, ainsi qu’une forte fragmentation et dégradation des zones boisées. Aujourd’hui, selon les estimations, la couverture forestière de la région ne représente pas plus de 20 % de sa superficie d’origine, ce qui la met au rang des écosystèmes tropicaux les plus dégradés de la planète (UICN, 2004).
Le concept de restauration des paysages forestiers a été appliqué dans la forêt inondée de Youwarou dans le nord du Mali, la plus grande zone humide d’Afrique de l’Ouest. Cette région abrite un écosystème d’une valeur inestimable sur le plan écologique et socioéconomique. Des changements naturels, comme les variations climatiques et la sédimentation, se sont alliés aux activités humaines, comme le prélèvement de bois de chauffage et de matériaux de construction, pour pratiquement détruire cet écosystème unique, laissant intact à peine 40 hectares de forêt. En collaboration avec ses partenaires, l’UICN a lancé un projet visant à restaurer et à protéger la forêt inondée. Ce projet a permis de remettre en état l’écosystème tout en rassemblant les habitants pour planifier, à l’échelle du paysage, l’utilisation des terres et d’autres activités à Youwarou. Les plans d’utilisation des terres et les conventions locales ont joué un rôle important dans la négociation inévitable de compromis, tout en réduisant les tensions entre les différents groupes d’utilisateurs. Avec un minimum d’accompagnement, 450 femmes ont retrouvé un emploi grâce à des groupes communautaires qui ont injecté collectivement environ 25 000 $ dans l’économie locale. De plus, le programme a créé des mécanismes locaux de financement comme des banques locales de crédit pour les femmes. Finalement, grâce à la restauration du delta du Niger, les forêts inondées offrent un havre aux rares hippopotames et lamantins.
La vitalité de Glen Affric, Écosse
Dans le nord de l’Écosse, la région de Glen Affric a jadis été dégradée par la colonisation, le déboisement et la plantation d’espèces exogènes; et ce, pendant plus de 200 ans. En 1951, devant la présence de quelques peuplements reliques de pins sylvestres (Pinus sylvestris) à la limite nordique de leur aire de distribution, le gouvernement du Royaume-Uni a acheté 17 000 hectares de forêts à Glen Affric. En 1992, suite au Sommet de Rio, le gouvernement britannique mettait de l’avant un plan d’action sur la biodiversité et s’engageait, entre autres, à restaurer les écosystèmes forestiers dégradés. Pour ce faire, l’approche de RPF était choisie. En collaboration avec les communautés locales, des actions directes ont ainsi été implantées à l’échelle du paysage. Par exemple, une gestion intégrée du cerf a été implantée, de nombreuses espèces de conifères exogènes ont été retirées, la régénération naturelle a été encouragée, des aires protégées ont été créées, des recherches ont été menées, l’écotourisme a été privilégié, etc. Aujourd’hui, la région connaît une hausse en terme d’emplois et de visiteurs, la forêt est en voie de réhabilitation et la communauté bénéficie des biens et services d’un écosystème forestier sain.
Figure 2 – Un paysage restauré à Glen Affric © IUCN
Conclusion
Devant l’importance des forêts dégradées (en superficie et en présence humaine), des actions doivent être entreprises, selon une réelle approche de développement durable, afin de ramener les bénéfices de la forêt aux communautés qui y vivent. La restauration des paysages forestiers se veut une solution participative qui :
- Au-delà de la plantation, ramène les fonctions et optimise les bénéfices de la forêt;
- Agit directement sur les communautés et leur niveau de vie;
- Vise un équilibre des compromis d’utilisation du territoire à l’échelle du paysage;
- Se veut un modèle de gestion flexible et adaptatif;
- Ne vise pas à recréer le passé, mais à se tourner vers le futur.
En pensant aux forêts méridionales québécoises du passé avec leurs grands pins, leurs pruches et leurs chênes, et face à la crise actuelle que vivent les régions forestières, il serait intéressant de proposer des projets pilotes de RPF ici même au Québec. De telles initiatives gagneraient à s’appuyer sur le Partenariat mondial sur la restauration des paysages forestiers, un réseau d’institutions gouvernementales, d’organisations, de collectivités et d’individus qui reconnaissent l’importance de cette démarche et souhaitent oeuvrer dans le cadre d’une action mondiale pour y parvenir. Tous ces partenaires tirent parti de leurs expériences mutuelles et identifient, entreprennent et soutiennent des activités de restauration du paysage forestier (voir l’encadré 1).
Encadré 1 — Membres du Partenariat mondial sur la restauration des paysages forestiers
Pour en savoir plus
• Sur le Partenariat mondial pour la restauration des paysages forestiers - Carole Saint-Laurent, Coordonnatrice : CarSaintL@bellnet.ca
• Sur les activités et ressources du Partenariat mondial sur la restauration des paysages forestiers : http://www.unep-wcmc.org/forest/restoration/globalpartnership/
• Sur le Programme de conservation des forêts UICN - Union mondiale pour la nature - forests@iucn.org, www.iucn.org/forest
• UICN (2003) Site du Programme de conservation des forêts, Union mondiale pour la nature (UICN), Gland, Suisse. http://www.iucn.org/themes/fcp/experience_lessons/flr_about.htm
• UICN (2004) Restauration des paysages forestiers : Une vision plus large des forêts d’Afrique de l’Ouest, Programme de conservation des forêts, Union mondiale pour la nature (UICN), Gland, Suisse, 8 pages.
