Les Réserves de la biosphère : de quoi s’agit-il ?
Catherine Cibien, responsable du programme l'Homme et la Biosphère de l'UNESCO en France
A l’heure où 6,5 milliards d’hommes peuplent notre planète, peut-on sérieusement envisager de conserver la nature en se cantonnant à la préservation de quelques lieux ?
Il ne s’agit évidemment pas de nier l’intérêt évident des espaces protégés, mais de constater que seuls, ils ne sont pas suffisants pour maintenir à long terme la biodiversité et les diverses ressources et services indispensables à la vie de l’humanité qu’elle recèle. Les hommes aujourd’hui plus nombreux doivent explorer activement des voies alternatives de développement, et inventer ou se réapproprier des modes de gestion durable de la nature. Des mesures doivent être prises tant aux niveaux international et national que localement, permettant une adaptation à la diversité des situations.
Voilà le but des réserves de biosphère : la reconnaissance par l’UNESCO de l’engagement d’acteurs de régions du monde et de leurs gouvernements nationaux à explorer des voies de développement durable adaptées à leur contexte géographique, écologique, social et culturel.
Comptant aujourd’hui 535 sites dans 102 pays, le réseau mondial de réserves de biosphère s’est construit progressivement depuis 1974, sur proposition des Etats à l’UNESCO. Un comité international d’experts et le bureau du MAB, constitué des représentants des pays, examinent les dossiers de proposition. Depuis 1995, ce réseau est doté d’un cadre statutaire formellement approuvé par la Conférence générale de l’UNESCO, qui fixe les critères de désignation des sites, prévoit leur évaluation régulière et éventuellement leur exclusion.
Chaque réserve de biosphère doit combiner conservation de la diversité naturelle et culturelle avec développement économique et social des populations, en mobilisant à la fois les savoirs locaux et la recherche, et en développant la formation, l’information et la sensibilisation. La participation des acteurs socio-économiques et des habitants à l’élaboration du projet de la réserve de biosphère est indispensable, générant des débats, mettant parfois en exergue des conflits d’usage ou d’intérêts. Plateforme de dialogue, elle permet de les expliciter et de les dépasser.
Chaque réserve de biosphère inclut un ou plusieurs espaces protégés par la loi du pays dans lequel elle se trouve, qui sont autant d’aires centrales, suivant le zonage à trois niveaux requis par le cadre statutaire. Vouées en priorité à la conservation, ces aires sont entourées d’une zone tampon, visant à renforcer leur protection. Leurs écosystèmes procurent des biens et des services aux populations vivant autour, dans l’aire dite « de transition » ou « de coopération ». Le grand public mesure souvent mal leur importance. Nombre d’entre eux contribuent à la qualité des eaux (les espaces forestiers par exemple) et en régulent les flux et les ressources génétiques, certains favorisent la reproduction de la faune dont une partie peut être chassée ou pêchée. Ce sont aussi des lieux de promenade ou de rêverie… Villes, villages et zones d’activités des aires de transition font l’objet de projets visant à plus de durabilité : urbanisme, aménagement du territoire, agriculture, foresterie, pêche et tourisme peuvent être moins consommateurs d’espaces et de ressources non renouvelables, moins producteurs de déchets, plus respectueux de la biodiversité, patrimoniale ou ordinaire… Une économie locale basée sur la valorisation des ressources préservées, au profit des habitants peut se développer.
Créés au début des années 1970 à l’initiative de scientifiques préoccupés à la fois par la raréfaction des ressources et par les criantes inégalités de développement entre régions du globe, les réserves de biosphère sont à l’interface entre la science et la société. Dans un contexte de mondialisation infiniment complexe, la gestion devrait mobiliser au mieux les capacités d’analyse et de simulation et privilégier la créativité. Cela implique la mise en place de dispositifs spécifiques : conseils scientifiques pluridisciplinaires, mobilisation de chercheurs intéressés par des « recherches impliquées », recherche de moyens de médiation entre eux et le public…
Enfin, le cadre que représente l’UNESCO a permis à des pays extrêmement divers de se mettre d’accord sur une vision du développement durable, et sur des principes et critères communs d’action. Echanges et coopérations en sont facilités : le réseau des réserves de biosphère constitue un dispositif coordonné, où les personnes responsables sont identifiées, et ont des moyens de collaborer sur une base volontaire et équitable.
Et si le réseau mondial des réserves de biosphère reste encore mal connu et manque de visibilité, il fourmille d’expériences pratiques et de savoir-faire qui ne demandent qu’à être mieux valorisés ou popularisés, pour peu que l’on admette que face à l’ambition des concepts de réserve de biosphère et de développement durable, les réalités de mises en œuvre sont forcément modestes.

