Sous les pavés, les Fleurs ; un portrait des jardins partagés parisiens
Marie-Ève Chaume
Consultante en développement stratégique viable et candidate à la maîtrise en sciences de l’environnement à l’institut des sciences de l’environnement de l’UQÀM
Paris est la métropole européenne la plus densément peuplée. Sa population, cumulée à celle de ses arrondissements, atteint 11 millions d’habitants alors que sa zone intramurale accuse une densité évaluée à plus de vingt mille Parisiens par kilomètre carré. À l’aube du 21e siècle, Paris doit faire face à deux défis de taille. Tout d’abord, celui d’approvisionner tous ses citadins en aliments, eau et énergie, dans un contexte de plus en plus déconnecté du monde vivant. Puis, celui de contrer l’effet pervers de l’actuel mode de vie qui encourage l’exil accru de la population vers les zones périurbaines. En d’autres termes, Paris doit considérer, dans sa gestion et ses orientations, d’importantes problématiques de densité, de mobilité et d’étalement urbain. C’est dans ce contexte que s’insèrent les jardins partagés parisiens. À travers la dynamique collective qui les caractérise et la dimension pédagogique qui les anime, ils favorisent la réappropriation de la ville par ses habitants, et permettent une reconnaissance de l’existence, de l’importance et de la préservation de la biodiversité urbaine.
Pour la Ville de Paris, un jardin partagé est « un espace de nature géré par une association de riverains motivés, qui décident ensemble et avec le soutien de la Ville de créer un jardin, divisé en parcelles , où chacun peut, à sa guise, semer et planter ce que bon lui plaît. » Le jardin partagé est présenté comme un lieu ouvert sur le quartier favorisant les rencontres entre les générations et les cultures. Il est reconnu pour tisser des relations entre les différents lieux de vie de l'arrondissement : écoles, maisons de retraite, hôpitaux…
Ces lieux sont dits collectifs puisque l’espace est partagé et que la gestion du jardin se fait collectivement, par l’intermédiaire d’une association. Aussi, ces endroits incluent toujours une importante proportion de leur territoire qui est vouée à l’établissement d’un espace partagé de convivialité.
De plus en plus de Parisiens ont la main verte
Aujourd’hui, il est devenu facile de développer un jardin partagé à Paris. Dans les faits, il suffit de repérer un terrain vague sans projet immédiat, de former une association qui aura pour fonction de gérer le jardin, puis de présenter le projet à la Mairie de Paris. Toutefois, il n’en a pas toujours été ainsi. En effet, même si la France possède un important et lointain historique de jardins ouvriers, devenus jardins « familiaux », ce n’est qu’au début du 21e siècle qu’est apparu, à Paris, le premier programme officiel de jardinage urbain.Au début des années 2000, les citoyens ou les associations de citoyens étaient de plus en plus nombreux à occuper spontanément des terrains qu’ils repéraient afin d’y créer un jardin. La multiplication de ces initiatives autonomes et des demandes officielles a incité la Mairie de Paris à développer, dès 2001, un projet municipal de jardins partagés.
La Ville de Paris s’engage alors sur deux fronts : l’éducation relative à l’environnement et la création du lien social. D’une part, elle développe un dispositif, géré par la direction des Parcs Jardins et Espaces Verts, dédié à l’éducation relative à l’environnement. Á travers ce dispositif, elle organise des conférences-débats sur les jardins et la nature en ville (Cafés Jardins) ainsi que des échanges de plantes (Troc Main Verte). Ces deux démarches éducatives se déroulent à la Maison du jardinage de Paris qui devient ainsi un centre officiel de ressources pour les jardiniers. Puis, en parallèle, la Ville de Paris collabore avec l’association Graine de Jardins, antenne régionale du réseau « Le jardin dans tous ses états », pour élaborer le programme Main Verte. Ce programme inscrit les jardins partagés dans une démarche partenariale entre les habitants, les associations et les institutions, suivant une logique de création du lien social. Il deviendra la pierre angulaire du programme municipal de jardins partagés.
Le programme Main Verte, ainsi que sa charte La Main Verte sont officialisés en septembre 2002. Est également identifiée une entité au sein de Paris Nature, du service d’éducation à l’environnement de la direction des Parcs Jardins et Espaces Verts, pour assurer la gestion du programme.
Une charte comme pierre angulaire de la création et de la gestion des jardins partagés parisiens
La charte La Main Verte est une convention qui lie la Mairie de Paris à l’association portant le projet du jardin partagé. Elle doit être préalablement votée en Conseil d’arrondissement et au Conseil de Paris. Cette charte précise les engagements respectifs de la Ville et des associations. Les grands principes définis par la Ville de Paris dans cette charte concernent la démarche participative, la création de lien social et le respect de l’environnement. Ainsi, la Ville de Paris souhaite encourager le développement de jardins collectifs en s’appuyant sur une démarche de concertation et d'implication forte des habitants. Elle soutient les jardins collectifs dans toute leur diversité, qu'il s'agisse de jardins collectifs d'habitants, de jardins pédagogiques, d'insertion, de jardins familiaux ou autres, dans la mesure où le jardin est le fruit d'une création collective et concertée. Paris reconnaît et définit le jardin partagé comme étant un lieu de vie ouvert sur le quartier, convivial, qui favorise les rencontres entre générations et entre cultures, qui valorise les ressources locales en tissant des relations avec d'autres structures. Il est un terrain d'expérimentation pour des pratiques respectueuses de l'environnement, et participe au maintien de la biodiversité en milieu urbain et à la diffusion des connaissances.
En signant la charte La Main Verte, la Ville s’engage à accompagner les porteurs de projet qui désirent s'inscrire dans le cadre défini par cette charte. Elle propose également à l’association partenaire le label Main Verte ainsi que l’intégration à un réseau pour bénéficier d’échanges, de documentations ainsi que de formations sur le jardinage. Si elle le désire, l’association pourra être adjointe aux manifestations organisées par la Ville, et bénéficier d’une expertise technique, ainsi que de conseils sur les pratiques respectueuses de l'environnement adaptées à Paris. La Ville propose aussi un accompagnement méthodologique, si nécessaire, assuré par une association ayant compétence dans le domaine. De même, la Ville développe une convention d’occupation et d’usage qui précisera, pour chaque jardin, toutes les modalités d'application de la présente charte. Cette dernière prévoit la mise à disposition du terrain à titre gratuit, l’installation d’une arrivée d’eau et l’apport de terre végétale.
En contrepartie, l’association à qui est confiée une parcelle s’engage à l’ouvrir au public. Concrètement, la porte du jardin doit être ouverte quand un membre de l’association est présent, et l’association doit organiser au moins un évènement public par saison de jardinage. Cette contrepartie implique également d’apposer le logo Main Verte et les modalités d’accès au jardin de manière visible, de maintenir le site en bon état, d’adopter des méthodes culturales respectueuses de l’environnement, de s’acquitter de la facture d’eau et de souscrire une assurance de responsabilité civile.
Cette reconnaissance politique claire de la Ville de Paris facilite grandement la tâche des citoyens, en leur épargnant les embûches administratives et en leur permettant de s’investir pleinement dans leur projet, plutôt que de devoir constamment justifier la légitimité de leur démarche. Et pour preuve, le nombre de jardins partagés n’a cessé de croître, et, à la fin de la saison 2009, la Ville de Paris répertoriait et cartographiait plus de 50 jardins partagés sur son territoire.
Le jardin partagé; un outil d’application des principes du développement durable
Le nombre croissant d’ouvertures de nouveaux jardins partagés démontre clairement le succès du projet de la Ville de Paris. Outre cette augmentation, les faits prouvent également que ce projet satisfait pleinement aux principes du développement durable. Ses retombées peuvent être observées au niveau des trois sphères spécifiques de ce concept, à savoir : les sphères économique, environnementale et sociale. De plus, l’analyse des aspects positifs des jardins partagés nous permet d’ajouter une autre dimension à ce projet. Cette dimension, souvent présentée comme étant complémentaire au développement durable, est la démocratie participative.Des habitants plus impliqués dans la vie de quartier
Les jardins partagés ont un impact positif sur la participation des habitants dans leur vie de quartier et favorisent les mixités sociale et culturelle. Claire Deffontaines, est présidente de l’association Quartier St-Bernard, dans le 11e arrondissement où se trouve le Jardin Nomade, qui est le premier jardin à avoir signé une convention avec la Ville de Paris et à avoir adhéré à la charte La Main Verte. Elle fait un constat positif du lien entre le jardin partagé et l’implication des résidents dans la vie de quartier. Elle révèle que les jardins partagés sont, par excellence, un lieu d’appropriation du quartier par ses résidents. Pour appuyer ses propos, elle cite l’exemple des repas de quartier et des soupes mensuelles qui se déroulent dans le jardin et qui, selon elle, sont générateurs de lien social. Ces activités de cuisines collectives ont d’ailleurs mené à un projet de livre de cuisine illustré par des artistes du quartier. Au Jardin Nomade, la dimension de solidarité se traduit par l’accueil de groupes scolaires et de fêtes de quartier, le jardin reflétant alors l’image des mixités sociale et culturelle du quartier.
Protection de la biodiversité
Une des problématiques à laquelle tente de répondre le projet de jardins partagés de la Ville de Paris est le phénomène de densité urbaine affectant la qualité et la quantité de la biodiversité en ville. Face à cette problématique, on constate de nombreuses retombées positives des jardins partagés. Tout d’abord, le phénomène de densité impose un aménagement urbain devant favoriser une bonne circulation des espèces végétales et animales. Les jardins partagés contribuent alors à la consolidation d’un réseau de corridors biologiques nécessaires à la préservation de la biodiversité de l’écosystème urbain. Selon Karim Lapp, chargé de mission pour l’environnement, le développement durable et l’éco-région au Conseil régional d’Île-de-France, ceci se fait de deux manières différentes. En premier lieu, bien que les jardins partagés soulèvent la question foncière au niveau de l’aménagement urbain, et bien que leur inscription dans le plan local d’urbanisme de Paris ait fait l’objet de discussions animées, ils ont démontré leur bon fonctionnement. Cela a alors encouragé la municipalité à développer une stratégie prévoyant, dans les programmes de planification des espaces verts municipaux, qu’une partie de chaque parc soit dévolue à un jardin partagé. En second lieu, les jardins partagés favorisent la protection de la biodiversité tout en offrant aux populations dont les grands-parents n’ont plus d’origines rurales de découvrir l’expérience du vivant. Ce rapport au monde vivant permet alors de donner plus facilement un sens à la protection de la biodiversité. Dans ce même ordre d’idée, Sonia Braham, ethnoécologue, décrit les jardins partagés comme étant des lieux de sensibilisation et d’apprentissage de pratiques écologiques, tant pour les adultes que pour les enfants. Elle spécifie que ces comportements respectueux de l’environnement, appris dans le jardin, s’exportent et modifient les habitudes de la vie quotidienne.
Une prise de conscience de notre dépendance à la terre nourricière
La dimension économique des jardins partagés parisiens est, à première vue, peu flagrante. Néanmoins, elle s’insère dans la prise de conscience de la dépendance à la terre nourricière et à des formes d’agricultures soutenables. De plus, cet aspect économique est également présent par l’attrait touristique que constituent les jardins partagés parisiens.Toujours dans cet ordre d’idée, la conception de l’agriculture urbaine à des fins de sécurité alimentaire est peu répandue dans les jardins partagés parisiens. La taille de ceux-ci pourrait en être la cause. En outre, la question des sols contaminés occupe également une place dans le débat concernant la sécurité alimentaire. Pour l’instant, la Ville de Paris s’interroge sur ce point sans nécessairement en être trop préoccupée, car, comme le mentionne la coordonnatrice de la cellule Main Verte, la consommation des légumes provenant des jardins partagés est plutôt anecdotique.
Un changement dans les pratiques institutionnelles
Certes, initialement, l’idée de développer des jardins partagés à travers un partenariat participatif de citoyens a rencontré une opposition de la part des dirigeants. Ces derniers concevaient mal l’idée de développer des projets en dehors du cadre institutionnel établi. Toutefois, le constat est plutôt positif et les retombées transcendent l’espace physique du jardin. Claude Frison, coordonnatrice de la cellule Main Verte, souligne que les jardins partagés ont entraîné une évolution des pratiques institutionnelles, tournées davantage vers la concertation et l’implication des citadins dans leur cadre de vie. Un journaliste parisien a également noté que le partenariat noué entre les associations et les mairies dans les projets de jardins partagés a induit un repositionnement du monde associatif par rapport aux institutions.Les autres formes de jardins et la mixité des initiatives
Si ce portrait du jardinage urbain à Paris met l’emphase sur les jardins partagés, c’est que ce type de jardins est, de loin, le plus populaire. Toutefois, la mode est à la diversification et à la mixité des initiatives. Autour de Paris, existent plusieurs jardins familiaux issus des anciens jardins ouvriers. Ils sont constitués de plus grandes parcelles ayant pour vocation principale de nourrir une famille. Il existe également des jardins à vocation purement éducative, comme l’illustrent les jardins dans les cours d’écoles, souvent constitués d’un à trois petits carrés jardinés par les enfants et leurs enseignants. Aussi, le territoire de Paris comprend des jardins à vocation d’insertion sociale pour les personnes en situation de précarité, des jardins démonstratifs, souvent inclus dans les parcs et espaces verts, ainsi que des jardins en pieds d’immeubles, gérés par les administrations des HLM.
Même si chacune de ces initiatives conserve sa spécificité, la tendance actuelle est au métissage. Ainsi, des jardins familiaux se transforment en jardins partagés et vice-versa. De même, il existe des parcelles pédagogiques dans les jardins partagés, ainsi que des aménagements spécifiques permettant d’accueillir des personnes handicapées. Finalement, les idées et les concepts circulent rapidement, les jardins émergeant partout et sous toutes les formes, pour tenter de répondre à la demande qui, de l’autre côté de l’océan comme chez nous, ne cesse de croitre.
Pour en savoir plus
Baudelet L, Frédérique Basset et Alice Le Roy. 2008. « Jardins Partagés, Utopie, écologie, conseil pratiques ». Éditions Terre vivante. Mens. France. 158 pages.Contassot Y. 2005. « Inscrire les jardins partagés dans des politiques publiques ». In 4 jours pour les jardins partagés. Actes du Forum. Paris. Juin 2005.
Le portail des jardins partagés et d’insertion d’Iles de France :
www.jardinons-ensemble.org

