L'histoire récente de l'agriculture au Québec
Par François Décary-Gilardeau
Il est impossible de faire face aux problèmes contemporains de l’agriculture sans posséder une bonne compréhension de son histoire récente.
Plusieurs décisions prises dans les années 50 ont restructuré et configuré l’agriculture québécoise d’aujourd’hui (Gouin et Morisset, 1990). Au milieu du 20e siècle, l’agriculture était extensive, à faible valeur marchande, irrégulière, non spécialisée et effectuée dans de petites fermes. Aujourd’hui, elle est intensive, axée sur les marchés nationaux et internationaux, et repose sur une spécialisation accrue, où la majorité des revenus est concentrée dans des fermes peu nombreuses et de grande taille. L’industrie agroalimentaire a elle-aussi connu des changements importants, par exemple, dans le domaine de l’élevage. À l’époque, les fermes s’appuyaient sur des capacités d’abatage et de coupe décentralisées qui reposaient sur les ressources et le savoir-faire locaux. Les abattoirs industriels sont maintenant très peu nombreux et se sont modernisés en suivant une logique d’économie d’échelle.
De la mise en place réelle et effective de la révolution verte au Québec à la crise porcine que l’on vit aujourd’hui, en passant par les accords de libre-échange sur l’agriculture (Uruguay Round) et la publication du rapport Pronovost, le secteur agricole québécois a été bouleversé à de nombreuses reprises et a dû s’adapter pour faire face aux réalités changeantes. L’état de l’agriculture d’aujourd’hui est le résultat de ce long processus et des politiques qui l’ont accompagné.
L’après-guerre et le Comité Héon
Dans la première moitié du 20e siècle, l’agriculture québécoise est une agriculture de subsistance : elle répond principalement aux besoins familiaux et dégage de faibles revenus par la vente ou l’échange. Héritée du passé coloniale, de la grande crise de 1929 et fortement influencée par l’église catholique omniprésente, l’agriculture vivra sa véritable révolution verte dans la foulée et les années subséquentes à la Deuxième Guerre Mondiale. En effet, pour les agriculteurs des pays non directement affectés par la Seconde Guerre Mondiale, cette période leur permet d’avoir accès à un très grand marché. Morisset et Gouin estiment qu’environ 40 000 des 150 000 agriculteurs de l’époque ont profité des marchés d’exportation où les prix ont doublé entre 1939 et 1944, puis triplé en 1948. La fin de la guerre et la reconstruction de l’Europe marqueront durablement la fin des prix élevés des denrées de base.
Figure 1. Évolution du nombre de fermes au Québec
On situe à l’année 1951 le début de la crise du revenu pour les agriculteurs, qui durera jusqu’au milieu des années 60. L’Union catholique des cultivateurs (UCC), qui deviendra l’Union des producteurs agricoles (UPA) en 1972, entame des revendications principalement pour protéger les plus gros agriculteurs liés au marché. Ces derniers, subissaient, d’une part, la compétition canadienne et américaine en surcapacité et, d’autre part, concurrençaient avec quelque 100 000 agriculteurs de petites tailles et peu spécialisés qui grugeaient néanmoins une part importante du marché local. En 1952, le gouvernement unioniste de Maurice Duplessis met en place le Comité Héon qui dépose ses recommandations en 1955. Ce « comité d'enquête pour la protection des agriculteurs et des consommateurs » est dirigé par Georges H. Héon, un juge de district qui abandonne ses fonctions. Le Comité Héon adhère aux revendications du syndicalisme agricole « qui avait alors fait un choix très net sur le type d’agriculture à privilégier au Québec » (Morisset et Gouin, 1990 : 22). Premièrement, le Comité Héon statue que le rôle primordial de l’État consiste à : « soutenir, intensifier l'enseignement agricole, les recherches, la vulgarisation, les services techniques ou spécialisés de la production et la mise en marché; assurer l'inspection et la classification obligatoire des produits dans les meilleurs intérêts des producteurs et consommateurs » (Tremblay et Desrosiers : non daté). Deuxièmement, il insiste sur deux moyens pour sortir l’agriculture de la crise : aider les fermes à se spécialiser et diminuer leur nombre des deux tiers (de 134 000 exploitations à 44 000 environ). Finalement, il recommande la mise en place d’une loi encadrant la mise en marché collective qui obligerait les acheteurs (de plus en plus puissants et organisés) à négocier les conditions de la vente pour un produit visé. Cette loi sera rapidement adoptée par le gouvernement de Duplessis et mènera à la naissance de ce que l’on appelle aujourd’hui les « plans conjoints ».
La commission April, vers un prix juste
La rapide diminution des fermes et la spécialisation de celles restantes n’ont toutefois eu que de faibles impacts sur la capacité des producteurs à vivre confortablement de leur profession. En 1965, on décide de confier à M. Nolasque April, agronome, la direction de la « Commission royale d’enquête de l’agriculture du Québec » qui a pour mandat de trouver des moyens pour développer et rentabiliser l’agriculture. Les recommandations sont nombreuses. Quelques unes auront plus d’impact : identifier et zoner les meilleures terres agricoles pour faciliter les financements gouvernementaux vers les terres ayant le meilleur potentiel et appuyer l’irrigation des meilleures terres pour les rendre plus productives. Loin de s’inquiéter de la diminution du nombre de fermes, M. April cherche à assurer aux agriculteurs restants une qualité de vie décente (Bouchard, 1990) et à consolider l’agriculture québécoise.
Parallèlement à la mise en place de la Commission April, les agriculteurs obtiennent la même année (1965) le pouvoir unique de contingenter la production grâce à l’établissement des quotas. Ainsi les secteurs des œufs, de la volaille et du lait réussiront au début des années 70 à mettre en place un plan conjoint avec plein contingentement et à convaincre les agriculteurs des autres provinces de s’y associer. Cet élément a été essentiel pour mettre en place le contrôle des importations, lequel relève du gouvernement fédéral.
Deux autres dossiers préoccuperont les agriculteurs syndiqués jusqu’à l’élection du gouvernement de René Lévesque, qui marque un tournant important pour l’agriculture québécoise. La première revendication concerne la mise en place d’une assurance-stabilisation ayant pour but de « garantir un revenu annuel net positif aux entreprises agricoles […] lorsqu’il y a un écart entre le prix moyen de vente d’un produit et son revenu stabilisé basé sur le coût de production d’une ferme modèle » (Québec, 2008). La deuxième revendication, qui appuie la première, reflète le souhait des agriculteurs d’avoir l’assurance qu’ils obtiendront un prix juste pour leur travail. Inquiets des aléas du marché, les agriculteurs souhaitent obtenir une rétribution juste en fonction de leurs coûts moyens de production. Il est intéressant de remarquer que dans le cas des plans conjoints avec quota, c’est le consommateur qui, par son approvisionnement restreint, assure ce prix juste à l’agriculteur. Alors que dans le cas de l’assurance stabilisation des revenus, cette charge est reléguée plutôt à l’ensemble des citoyens par le biais de leurs taxes et impôts.
Le Parti Québécois et l’agriculture
Pour bien comprendre les nouvelles mesures misent en place par le gouvernement de René Lévesque de 1976, il faut remonter au 27 mars 1969 alors que le gouvernement fédéral annonce la construction de l’aéroport de Mirabel. Ce projet exige l’expropriation de milliers de personnes et s’étend sur près de 100 000 acres, situées sur les meilleures terres du Québec. Selon le premier ministre, Pierre Elliott Trudeau : « Le bien commun exigeait Mirabel […]. Il est certes impossible d’entreprendre quoi que ce soit de semblable sans causer maints dérangements parfois pénibles. Dans le cas de Mirabel, ils ont été réduits au minimum » (Trudeau, 1975). Ces expropriations ont mis en relief l’importance de protéger les terres agricoles contre les projets de développements. C’est dans cette optique que le Parti Québécois a fait de la protection des terres agricoles un des éléments clés de sa campagne électorale. Le 9 novembre 1978, après la victoire du Parti Québécois, le nouveau ministre de l’Agriculture, Jean Garon, a déposé le projet de loi 90 sur la protection du territoire agricole. Faisant sienne la première recommandation de la Commission April, M. Garon défend ardemment la protection du territoire agricole, qui rappelons-le, ne couvre pas 2 % du territoire québécois. Cependant, ce dernier propose certaines nuances au projet de loi qui est selon lui « essentiellement une mesure à caractère économique […]. Il ne s’agit pas de protéger des terres pour protéger des terres, comme une fin en soi, mais comme une mesure essentielle au développement économique du secteur agricole et alimentaire au Québec » (Garon, 1978 : cité dans Bouchard, 1990). Ainsi, le zonage agricole servira non seulement à consolider l’agriculture, mais aussi à limiter le développement anarchique (étalement urbain, industrie et commerce) sur les terres agricoles.
Il faut reconnaître l’importance qu’accorde le gouvernement souverainiste à l’agriculture. Dans le même discours, le ministre Garon insiste : « le secteur alimentaire est très important […]. Il est important de développer ce secteur encore davantage puisque nous importons beaucoup de nourriture au Québec » (Garon, 1978 : cité dans Bouchard, 1990). En 1981, le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation publie Nourrir le Québec : perspectives de développement du secteur de l'agriculture, des pêches et de l'alimentation pour les années 80. Ce document propose de développer l’agriculture et l’agroalimentaire québécois tout en réduisant la dépendance alimentaire du Québec envers le reste du Canada et les marchés internationaux. Les différentes mesures adoptées sous le règne du Parti Québécois auront un impact significatif sur la production agricole qui se diversifie et sur la consommation. Ainsi, le contexte économique plutôt favorable de la fin des années 70 et du début des années 80, combiné aux différentes mesures gouvernementales ont eu comme résultat d’augmenter le pourcentage d’auto-approvisionnement du Québec de 47 % à 77 % entre 1976 et 1985 (Solidarité rurale, 2007).
À la conquête des marchés
Vers le milieu des années 80, le prix des céréales sur les marchés mondiaux diminue drastiquement, principalement en raison des programmes d’aides des gouvernements américains, européens et japonais envers leurs producteurs. Comme il est coûteux pour le gouvernement québécois de maintenir l’agriculture québécoise compétitive, le nouveau gouvernement libéral laisse tomber les programmes pour l’auto-approvisionnement.
Le début des années 90 a été marqué par un véritable questionnement sur les politiques agricoles au Québec, inspiré par le courant idéologique dominant du néolibéralisme. C’est dans cette optique que la libéralisation des échanges (incluant l’agriculture) est traitée dans les accords de libre-échange entre le Canada et les États-Unis en premier lieu et dans la renégociation des accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) dans le cadre de l’Uruguay Round [1]. Ces accords internationaux (et les accords bilatéraux qui suivront) auront un impact direct sur la capacité des États ou gouvernements régionaux à appuyer leurs agricultures. Ils étaient perçus comme une menace directe à la survie de l’agriculture québécoise et comme un abandon des principes qui avaient guidé son développement (Debailleul, 1991). C’est d’ailleurs à cette époque que l’on constate une montée des préoccupations concernant la déstructuration du monde rural, allant jusqu’à se questionner sur la survie même de l’espace socio-économique rural québécois. Ces questionnements mèneront entre autres à la création de Solidarité rurale, à la suite des États généraux du monde rural qui ont eu lieu en 1991 à Montréal. L’industrialisation et la modernisation de l’agriculture ont eu des effets pervers et tangibles sur le monde rural : les emplois agricoles ont diminué de moitié pendant la précédente période et les superficies cultivées ont stagné. (Debailleul, 1991).
Face à cette situation difficile et ces constats, deux rencontres définissent les visées de la politique québécoise en matière d’agriculture, soit le sommet de Trois-Rivières de 1992 et le sommet des décideurs de 1998 à Saint-Hyacinthe. Ces sommets regroupent des partenaires du milieu agroalimentaire qui discutent de problématiques générales pour dégager des orientations pour l’avenir de l’agriculture au Québec. D’une manière forte, les intervenants donnent priorité à la « conquête des marchés » avec comme objectif de doubler les exportations agricoles du Québec (Royer, 2004) « au détriment de la souveraineté alimentaire et de la consolidation de nos réseaux de mise en marché locaux et régionaux » (Bouchard, 2004).
La CAAAQ
Le monde rural et l’agriculture d’aujourd’hui reflètent les décisions et les transformations diverses dans les pratiques. Notre modèle d’agriculture est de plus en plus critiqué et entraîne des conséquences pour l’environnement et la qualité de vie des producteurs (Proulx, 2005), tout en étant très coûteux pour les gouvernements. La tenue de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire du Québec (CAAAQ) témoigne bien de l’état de crise que vit actuellement le secteur agricole et par extension le monde rural. Comme le remarque le fondateur et ancien président de Solidarité rurale, Jacques Proulx : « [on] essa[ie] d’étirer un modèle qui craque de partout » (Proulx, 2005).
Bien qu’ayant profité aux agriculteurs pendant quelques années, la conquête des marchés n’est aujourd’hui plus une approche réaliste, en raison des conditions climatiques et des sols désavantageux des pays nordiques. De plus, les attentes sociétales, orientées vers une production soucieuse de la qualité de l’environnement et de la qualité des produits finis, peuvent difficilement accompagner l’agriculture intensive, spécialisée et centralisée d’aujourd’hui.
Les agriculteurs font face à une situation de plus en plus difficile où ils sont confrontés à plusieurs défis et facteurs de stress : le manque de main d’œuvre spécialisée et de relève; l’enjeu de la protection de l’environnement et de la conformité aux normes gouvernementales; la diversification des sources de revenus; l’instabilité des marchés et la concurrence mondiale, même pour les marchés émergents comme le biologique; la baisse des revenus et l’endettement élevé; le coût élevé des quotas; les problèmes de cohabitation et la dévitalisation du monde rural; la gestion des relations avec les employés; la bureaucratie; l’apparition d’infections et le haut taux de suicide chez les agriculteurs (Lafleur et Allard, 2006 et Pelletier, 2006).
Aujourd’hui, l’agriculture doit être orientée en considérant des facteurs, non seulement économiques, mais aussi sociaux et environnementaux. Cette orientation permettra d’améliorer la qualité de vie des agriculteurs et de la population rurale, de répondre au besoin en aliments sains, de garantir un soutien continu pour les pratiques agricoles et de soutenir la vitalité des régions. Il faudrait donc mettre en place les recommandations du rapport Pronovost dans le but d’encourager une agriculture plurielle, multifonctionnelle et durable.
Note
[1] Le cycle de l’Uruguay Round auquel on fait référence ici visait entre autres une réduction des tarifs douaniers pour le secteur agricole, ainsi que diverses mesures visant à diminuer les distorsions causées par les interventions gouvernementales sur le marché.
Bibliographie
Bouchard, R. 2004. « La crise du revenu des agriculteurs » Union paysanne. En ligne. Consulté le 28 avril 2008.
Bouchard, F. (1990). La protection du territoire agricole au Saguenay : La loi 90, un instrument inefficace?. Mémoire présenté à l’Université du Québec à Chicoutimi comme exigence partielle de la maîtrise en étude régionale. 192 pages.
commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois (CAAAQ). 2008. Agriculture et agroalimentaire : assurer et bâtir l’avenir, Rapport de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, p. 274. En ligne. Consulté le 16 avril 2008.
Debailleul, G. 1991. Régulation agricole et déstructuration du milieu rural : Le rôle des mesures agricoles. Dans Bernard Bachon (Ed) « Le Québec rural dans tous ses états » 1991. Boréal : Cap Saint-Ignace (Québec). pp. 127-147.
Lafleur, G. et M. Allard. 2006. Enquête sur la santé psychologique des producteurs agricoles du Québec. En ligne. consulté le 6 mars 2007
Morisset, M. et D-M. Gouin. 1990. « Aperçu du Québec agricole », dans J. Franquen. 1990. Agriculture et politiques agricoles en France et au Québec : Transformations économiques et sociales. Presses de l’Université du Québec : Sainte Foy, Québec. pp. 21-30.
Pelletier, S. 2006. Le développement durable pour la Coop fédérée : pertinence, enjeux et positionnement stratégique. Essai présenté au Centre Universitaire de Formation en Environnement, Université de Sherbrooke.
Proulx, J. 2005. Gestion durable des territoires agricoles et besoins des collectivités locales : problématiques et perspectives. Discours tenu dans le cadre des assises annuelles de l’Union des municipalités du Québec, 29 avril 2005, Québec.
Québec. 2008. « Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) ». Service Québec. En ligne. Consulté le 3 avril 2008.
Royer, A. 2004. Crise de régulation des agricultures française et québécoise et perte de multifonctionnalité de l’agriculture. Mémoire présenté à la faculté des études supérieures de l’Université Laval dans le cadre du programme de maîtrise en économie rurale pour l’obtention du grade maître ès sciences. Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation, Université Laval. 115 p.
Solidarité rurale. 2007. Contribution de l’agriculture au développement rural et à l’occupation des territoires du Québec : Un autre modèle est possible. Mémoire présenté dans le cadre de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire du Québec. En ligne. Consulté le 3 avril 2008.
Tremblay, J. ET E. M. Desrosiers. 2005. « 9 avril 1952 – Établissement d’une Commission d’enquête pour la protection des agriculteurs et des consommateurs ». Université Sherbrooke, Sherbrooke. En ligne. Consulté le 3 avril 2008.
Trudeau, P-E. 1975. « Mirabel, l’aéroport de l’an 2000 ». Prononcé au cours de l’émission L’inauguration de Mirabel, Montréal. En ligne. Consulté le 3 avril 2008.

