Des voix dans le désert
Entrevue avec Pierre-Marc Johnson
Par Bruno Lamolet
Vous ne le savez peut-être pas, mais la désertification est un sujet qui revient souvent dans les manchettes. Vous en doutez ? C’est parce qu’elle se cache derrière d’autres nouvelles : conflits et crises humanitaires, travailleurs d’Amérique Centrale et du Sud qui ramassent les fraises dans les champs québécois, boat-people de la côte ouest africaine qui tentent d’atteindre l’Europe au péril de leur vie, construction d’un grand mur pour empêcher les Mexicains de traverser la frontière américaine … Bien sûr, la désertification n’est pas la seule cause. Mais le problème est assez important à travers le monde pour que l’ONU décrète 2006 année internationale des déserts et de la désertification.
« La désertification touche 70 % des terres cultivables de la planète à travers une centaine de pays », précise Pierre-Marc Johnson pour FrancVert. Parmi ses nombreuses tâches, l’ancien premier ministre du Québec est aussi président du conseil d’administration du Centre international Unisféra, un centre de recherche indépendant et à but non lucratif basé à Montréal, dont la mission est de contribuer à l’avancement des connaissances sur le droit et les politiques du développement durable. « Cela représente de dix à vingt millions de kilomètres carrés [par comparaison, la superficie du Canada continental est de 9 millions de km2]. Deux cent cinquante millions de personnes en sont directement affectées et près d’un milliard en sont menacées. »
Le 17 juin dernier, la Journée mondiale de la lutte contre la désertification, avec ses collègues Karel Mayrand et Marc Paquin, il lançait Governing Global Desertification : Linking Environmental Degradation, Poverty and Participation, publié chez Ashgate, un ouvrage collectif sur la désertification et la Convention pour la lutte contre la désertification et les effets de la sécheresse signée à l’ONU en 1994.
La dégradation des terres agricoles
La désertification, ce n’est pas la saharisation ou la transformation des terres arables en un vaste désert de sable. « La désertification, c’est la dégradation des sols cultivables qui les rend alors impropres à l’agriculture, explique-t-il. Les régions particulièrement à risque sont les zones arides, semi-arides et sub-humides. L’Afrique est le continent qui en souffre le plus. »
Les causes de la désertification sont multiples. La raison naturelle principale est d’ordre climatique : c’est le manque d’eau. Beaucoup des régions en danger se situent géographiquement de part et d’autre de l’équateur, sous les tropiques du Cancer et du Capricorne, là où les pressions atmosphériques généralement élevées diminuent la quantité de précipitations reçues. En outre, les zones continentales éloignées des côtes, comme en Asie centrale, ou derrière de hautes chaînes de montagnes qui coupent les vents, comme les régions sèches d’Amérique du Nord et du Sud, reçoivent peu de nuages et d’humidité de la mer.
« Les causes climatiques s'ajoutent aux activités humaines et interagissent avec elles, continue Pierre-Marc Johnson. On pense, par exemple, à de mauvaises techniques d’irrigation, une utilisation inadéquate de la jachère, le surpâturage, la surexploitation des sols et la déforestation abusive. Toutes ces causes contribuent à dégrader les terres et à diminuer leur capacité à supporter une activité agricole suffisante. Les conséquences en sont un appauvrissement des sources alimentaires, la diminution des revenus des familles et une désintégration des communautés. » En diminuant la productivité agricole, la désertification est une cause importante de malnutrition et de pauvreté. Celles-là entraînent à leur tour des déplacements de populations, la surcharge subséquente des sols d’une autre région, ainsi que des conflits pour les ressources.
« Certains tenteront aussi d’émigrer vers les pays riches avec leur famille ou iront y travailler pour envoyer l’argent chez eux, ajoute Pierre-Marc Johnson. C’est, par exemple, le cas des Mexicains des régions rurales qui tentent de traverser la frontière américaine », ou qui viennent travailler dans les champs québécois. Sur le site Internet de l’Unesco, on estime que « 135 millions de personnes risquent de devoir abandonner leurs terres. »
Une convention internationale contre la désertification
« Le problème de la désertification a été abordé lors de la conférence sur l’environnement et le développement tenue par l’ONU à Rio de Janeiro en 1992, raconte l’ancien politicien. Mais l’Afrique, le continent le plus touché, et ses communautés rurales se sentaient exclues. Pour en tenir compte, on a rédigé une convention plus adaptée à la situation africaine. Le projet de la Convention pour la lutte contre la désertification et les effets de la sécheresse s’est ensuite internationalisé grâce, en particulier, aux efforts du Chili, du Mexique et de la Chine. Puis, cette convention a été ratifiée à Paris en 1994 avant d’entrer en vigueur en 1996. »
Pierre-Marc Johnson a lui-même joué le rôle de négociateur lors de la rédaction de la Convention. Il a aussi rédigé les chapitres des responsabilités financières des états et des mécanismes financiers. Selon cette convention, « les signataires souscrivent à des obligations de mobiliser des ressources. Mais on n’indique rien de spécifique. De leur côté, ceux qui souffrent de la désertification doivent concevoir des plans d’action. C’est très pragmatique » explique-t-il.
Il s’agit ainsi de briser le cercle vicieux de la pauvreté et de la désertification. La dernière est à l’origine de la première. Mais de faibles revenus et la faim poussent les agriculteurs et les éleveurs à surexploiter le peu de terre dont ils disposent. Cela conduit à plus de dégradation des sols et donc plus de désertification.
Or, comme le rapportent des études citées dans Governing Global Desertification, les solutions importées des pays du Nord, tout comme leur modèles économiques, ne semblent pas fonctionner. Par exemple, pour lutter contre la pauvreté, on a tenté de sédentariser des nomades. Ceux-là suivent les pluies avec leurs troupeaux et vont de pâturage en pâturage. Les sédentariser peut causer une surcharge pour les sols, donc plus de désertification. À l’inverse, quand on tente de créer des zones protégées, les agriculteurs et les éleveurs se partagent les terres qui restent, souvent de moins bonne qualité, et voient leurs revenus diminuer. En réaction, ils surexploitent le sol et contribuent à sa dégradation. C’est le fameux cercle vicieux.
Les programmes de protection de l’environnement, contre la désertification notamment, doivent donc tenir compte des réalités socio-économiques et vice-versa. Ici, le concept de développement durable n’est pas un outil de marketing ou de relations publiques. Il est fondamental.
De la base vers le haut
« Ce qui est assez unique avec la Convention pour la lutte contre la désertification, décrit Pierre-Marc Johnson, c’est qu’on écoute les ONG et les populations locales. On ne peut pas ne pas tenir compte de leur savoir-faire. On ne construira donc pas de gros barrage, par exemple. À la place, on choisira plutôt plusieurs projets de micro-irrigation. C’est toutefois difficile. Il faut de la collaboration entre les ONG, les chefs de tribu et les autorités, de même qu’entre les villes et les campagnes. »
Mais, ça peut fonctionner, par exemple, à Agadez, au Niger, « un phare de la culture africaine rayonnant de créativité », selon M. Johnson. Là, grâce à de l’aide extérieure, une pompe électrique fournit de l’eau, entre autres, pour la reforestation et la lutte contre la désertification de façon durable. « La végétation est luxuriante » ajoute-t-il. Une véritable oasis au milieu des terres asséchées.
« Cela fait dix ans que la Convention est entrée en vigueur, continue-t-il. Cette période a essentiellement consisté à mettre en place des processus administratifs et consultatifs. Mais il reste beaucoup de travail. » L’une des difficultés est le défi financier. Les pays de l’OCDE doivent attribuer plus de ressources aux plans d’action conçus dans l’esprit de la Convention. En outre, dans ces pays, la Convention entre dans le champ des agences de développement économique, qui s’intéressent peu à la désertification. Or, dans les pays en développement, on l’envoie aux agences environnementales généralement sous-financées. Et tous ces gens se parlent peu alors qu’il faudrait intégrer développement économique et environnement.
« Les États-Unis font partie des 191 pays qui ont ratifié la Convention, note Pierre-Marc Johnson. Ce sont des négociateurs très durs. Mais une fois qu’ils embarquent, on peut compter sur eux. Et on espère qu’ils vont aider à faire avancer les choses pour obtenir des ressources et mettre la Convention à l’avant-plan. »
À son échelle, le citoyen québécois ou canadien peut aussi aider, « en donnant aux ONG comme Oxfam ou Développement et paix, ou en interpellant les élus sur le rôle de l’Agence canadienne de développement international (ACDI), suggère Pierre-Marc Johnson. Si les dix premières années ont été la période de rodage, les dix prochaines doivent être celles de la mise en application à travers le monde. »
Pour en savoir plus
• Le site Internet de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification
• Mécanisme mondial (MM) de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification
• Cap sur Terre – Une introduction à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification [télécharger le document]

