Utilisation des pesticides: exposition des enfants et risques pour leur santé
Mathieu Valcke, M.Env., M.Sc
et Onil Samuel, B.Sc
Groupe scientifique sur les pesticides, Institut national de santé publique du Québec
Introduction
À la fin du mois de juin dernier, des municipalités de la région de Montréal ont fait la manchette pour avoir enfreint le Code de gestion des pesticides du gouvernement du Québec en utilisant des pesticides interdits sur leur territoire (La Presse, 27 Juin 2006). Ce code a été adopté en 2003 dans le but de rationaliser l’utilisation des pesticides au Québec. Cet objectif était entre autres motivé par le souci de protéger la santé des groupes les plus sensibles de la population, notamment les enfants. En effet, un nombre grandissant d’études scientifiques identifie ce groupe comme étant particulièrement à risque en regard de l’exposition aux pesticides. Mais qu’en est-il au juste ?
Pour faire le point sur les risques réels de l’utilisation des pesticides en milieu résidentiel pour les enfants, il sera fait référence dans ce texte aux notions de toxicité des pesticides et d’exposition à ces produits. De façon simplifiée, la notion de risque peut être définie par l’équation suivante :
RISQUE = TOXICITÉ X EXPOSITION.
Même si l’usage de pesticides dans les aires publiques et en milieu résidentiel est maintenant sévèrement restreint en vertu du Code de Gestion des pesticides, il demeure que ces usages sont encore très largement répandus en dehors du Québec et que l’industrie exerce des pressions importantes pour qu’ils soient à nouveau autorisés ici. De plus, un reportage récent de la CBC rapportait que de nombreux québécois s’approvisionnent toujours en pesticide chez nos voisins ontariens. Enfin, il ne faut pas oublier que le domaine de l’agriculture, qui est la principale source d’utilisation de pesticides, est peu touché par le Code de Gestion.
Les enfants plus susceptibles d’être exposés aux pesticides
Il est bien accepté dans la communauté scientifique que les jeunes enfants sont particulièrement susceptibles d’être exposés aux pesticides, notamment en raison de leurs comportements et de certaines de leurs caractéristiques physiologiques. En effet, les habitudes de jeu des enfants ainsi que leur comportement particulier, qui consiste à porter fréquemment les mains à la bouche, peuvent favoriser leur exposition aux pesticides appliqués à l’extérieur. Leur consommation de nourriture étant également proportionnellement plus importante par rapport à leur poids que celle des adultes; cela signifie que leur exposition aux résidus de pesticides parfois présents dans les aliments est également plus importante. La peau des jeunes enfants est aussi plus perméable que celle des adultes, ce qui se traduit par un potentiel d’exposition cutanée plus élevé. Enfin, les systèmes physiologiques qui contribuent à éliminer les substances chimiques de l’organisme humain sont parfois encore en phase de développement chez les jeunes enfants. Par conséquent leur organisme élimine moins bien les pesticides absorbés.
Toutefois, il importe de rappeler que même si les enfants constituent un groupe d’âge plus susceptible d’être exposé aux pesticides, cette exposition est généralement faible en l’absence d’une exposition directe lors de l’application comme celle qui se produit chez des travailleurs agricoles ou des exterminateurs. Cependant, si l’on considère la plus grande sensibilité potentielle des enfants et les incertitudes qui persistent concernant certains effets potentiels des pesticides pour la santé, l’exposition des enfants suscite de nombreuses inquiétudes.
Quelques données provenant du Québec
Peu d’études ont été effectuées au Québec sur l’exposition des enfants aux pesticides. Une étude, réalisée par la Direction de la santé publique de la Régie régionale de la santé et des services sociaux de la Montérégie sur l’exposition des enfants aux pesticides en Montérégie attire l’attention. Cette étude a démontré que les enfants des pomiculteurs pouvaient absorber 6 fois plus d’organophosphorés (insecticides neurotoxiques) que ceux résidant près des vergers. Toutefois, les auteurs notaient qu’aucun enfant n’affichait une charge corporelle suffisante pour induire un effet dommageable pour la santé. Cependant, comme les enfants peuvent aussi être exposés à d’autres pesticides, dont des fongicides, les chercheurs indiquaient qu’on ne pouvait prédire l’effet de ces mélanges de pesticides sur l’humain à long terme.
Dans le cadre d’une étude récente de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sur l’exposition aux pesticides utilisés en milieu résidentiel chez des enfants québécois âgés entre 3 et 7 ans, 15 % des enfants dont les parents avaient utilisé des herbicides chlorophénoxys sur leur gazon avaient des concentrations quantifiables de ces produits dans leur urine le lendemain ou le surlendemain de l’application. Comme les auteurs considèrent que les participants à l’étude étaient probablement sensibilisés à l’utilisation sécuritaire des pesticides, il faut se demander quel aurait été le pourcentage d’enfants exposés chez des utilisateurs non préoccupés par les risques potentiels des pesticides. Cependant, si les résultats de cette étude indiquent que les enfants peuvent être exposés à ces produits, ils démontrent aussi qu’il est possible d’effectuer des applications de pesticides sans être exposé de façon mesurable lorsque les règles d’utilisation sécuritaire sont respectées. Dans l’étude de l’INSPQ, on a aussi mesuré des métabolites urinaires d’insecticides organophosphorés, i.e. les produits de leur dégradation par l’organisme, chez 98 % des enfants participants et ce, même si les parents ont déclaré ne pas avoir utilisé ces types de pesticides à la maison. Les auteurs soupçonnent que les niveaux de pesticides mesurés seraient attribuables à la présence de pesticides dans l’alimentation.
Les risques d’exposition aux pesticides apparaissent plus élevés pour les enfants résidant près de lieux de production agricole que pour ceux des enfants résidant par exemple en ville. Or, ces derniers ne sont pas complètement à l’abri car la diète est une source non-négligeable d’exposition. Selon une étude sur l’apport alimentaire de résidus de pesticides chez les Canadiens selon les différents groupes d’âges et le sexe effectuée par Santé Canada entre 1993 et 1996, on constate que les groupes de garçons et filles âgés de 4 ans et moins sont souvent ceux dont l’apport alimentaire de résidus de pesticides est le plus élevé. Il faut toutefois noter que des données récentes démontrent qu’on retrouve de moins en moins de résidus de pesticides dans les aliments et que lorsque des traces de ces contaminants sont mesurées, elles sont généralement en deçà des normes.
Le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs du Québec a réalisé deux campagnes d’échantillonnage d’herbicides dans l’air ambiant suite à des applications sur des pelouses en milieu urbain. Des concentrations relativement faibles d’herbicides chlorophénoxys ont été mesurées dans l’air parfois jusqu’à 3 jours suivant l’application.
Facteurs pouvant contribuer à l’exposition des enfants aux pesticides
En combinant les informations générées par les mesures de métabolites urinaires de pesticides, notamment chez les enfants exposés à des insecticides organophosphorés, avec les données recueillies à l’aide de questionnaires remplis par les parents, les scientifiques ont pu mettre en lumière certains facteurs contributifs à l’exposition. Parmi ceux-ci, on retrouve :
- la proximité de la résidence d’un champ agricole où des pesticides sont utilisés ;
- l’utilisation de pesticides dans le milieu familial ;
- l’utilisation de pesticides par les parents dans leur milieu de travail et dont des résidus peuvent être ramenés à la maison sur leurs vêtements ;
- la présence d’un animal domestique qui fait pénétrer à l’intérieur des résidus de pesticides qu’il aurait accumulés sur son pelage en entrant en contact avec de la végétation extérieure traitée ;
- la consommation d’aliments traités avec des pesticides.
L’utilisation de pesticides dans le milieu familial ou par les parents à leur travail, ainsi que le transfert des résidus de pesticides à l’intérieur des habitations par les animaux domestiques mettent en relief la présence de pesticides à l’intérieur comme facteur contributif important de l’exposition des enfants. Ce facteur prend toute son importance lorsqu’on considère qu’une fois à l’intérieur des habitations, les pesticides ne sont plus soumis aux éléments naturels comme la lumière, le vent ou la pluie, lesquels contribuent de façon importante à leur dégradation. Ils persistent donc plus longtemps et favorisent un potentiel plus élevé d’exposition pour les enfants qui passent normalement une grande partie de leur vie à l’intérieur.
Il est généralement bien établi que l’alimentation contribue à l’exposition des enfants, en raison de la présence de résidus dans certains aliments comme les fruits et les légumes. Par exemple, les enfants peuvent être exposés tous les jours aux insecticides organophosphorés et ce, suffisamment pour qu’une exposition dite « de bruit de fond » soit pratiquement toujours mesurable chez ceux-ci. Il n’est donc pas étonnant que les enfants ayant une diète majoritairement de type « biologique », soient généralement moins exposés que les enfants dont la diète est de type plus traditionnel. Selon une étude américaine, l’exposition du premier groupe pourrait être six fois plus faible que pour le second. Toutefois, s’il est vrai que l’alimentation biologique peut diminuer l’exposition, on ne peut conclure, à la lumière des connaissances actuelles, que l’exposition résultant de l’alimentation conventionnelle présente de réels risques pour la santé des enfants. Généralement, les auteurs considèrent que les niveaux d’exposition mesurés demeurent dans un ordre de grandeur bien en deçà des niveaux requis pour présenter des risques. Il faut cependant admettre que des incertitudes persistent sur les risques d’exposition à de faibles doses de pesticides sur de longues périodes, d’où les efforts réalisés pour diminuer les niveaux de résidus dans l’alimentation. À ce titre, rappelons les données récentes qui indiquent que de moins en moins d’aliments vendus au Canada ont des niveaux décelables de pesticides et que lorsque ceux-ci sont détectés, ils sont généralement en deçà des normes. Par ailleurs, en raison des propriétés nutritionnelles très importantes des fruits et légumes, il demeure certainement déconseillé de diminuer sa consommation totale de ces aliments si cela s’avère être la conséquence de l’achat d’aliments biologiques dont les prix sont généralement plus élevés.
Des moyens pour une gestion sécuritaire des pesticides
Les données scientifiques disponibles démontrent que les enfants peuvent effectivement être exposés aux pesticides, même si les niveaux d’exposition mesurés apparaissent souvent faibles. Par ailleurs, même si de nombreuses incertitudes persistent sur les risques réels de ces produits pour la santé, de plus en plus de données incriminent les pesticides en ce qui a trait à la santé des enfants et ce, notamment pour les effets à long terme. Dans le cadre du processus de consultation mis en place en 2001 par le Groupe de réflexion sur l’utilisation de pesticides en milieu urbain, le Groupe scientifique sur les pesticides de l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) avait énoncé des suggestions pour favoriser une gestion plus rationnelle et sécuritaire des pesticides. Parmi les moyens proposés, on notait :
- Réduire l’accessibilité aux pesticides en les gardant derrière un comptoir dans les centres de vente ;
- Former les préposés à la vente ;
- Limiter l’accès direct des consommateurs aux produits très peu toxiques et prêts à l'utilisation ;
- Réviser le mode de fonctionnement des firmes professionnelles afin de favoriser une diminution de l'exposition aux pesticides utilisés en entretien paysager ;
- Mettre en application une approche de lutte intégrée pour favoriser une gestion plus rationnelle et sécuritaire des pesticides ;
- Informer la population sur les risques liés aux pesticides et sur les alternatives à ces produits ;
- Documenter davantage les niveaux de risque pour la santé et l’environnement.
En considérant l’état actuel des connaissances scientifiques sur les risques des pesticides pour les enfants, le Groupe scientifique sur les pesticides de l’INSPQ considère que ces recommandations sont toujours d’actualité et que des mesures devraient être prises pour limiter les niveaux d’exposition à ces produits et ce, plus particulièrement pour les groupes plus vulnérables comme les enfants.
Pour en savoir plus
Institut national de santé publique du Québec. 2004. Caractérisation de l’exposition aux pesticides utilisés en milieu résidentiel chez des enfants québécois âgés de 3 à 7 ans. Direction risques biologiques, environnementaux et occupationnels et direction toxicologie humaine. 105 pages.
Institut national de santé publique du Québec. 2001. Réflexions sur l’utilisation des pesticides en milieu urbain. Groupe scientifique sur les pesticides. Direction de la toxicologie humaine et Direction des risques biologiques, environnementaux et occupationnels. 22 pages.
Institut national de santé publique du Québec. Sous presse, parution : Août 2006. Profil toxicologique du 2,4-d et risques à la santé associés à l’utilisation de l’herbicide en milieu urbain. Direction de la toxicologie humaine. 48 pages.
Régie régionale de la santé et des services sociaux de la Montérégie, Direction de la santé publique. Analyse des risques à la santé associés à l'exposition aux organophosphorés utilisés dans les vergers de la Montérégie. 59 pages + annexes.

