Surveillance des impacts sur la santé d’un incinérateur de déchets dangereux : l’opération « Marmottes aplaties »
Maude Laberge, candidate à la maîtrise en sciences de l'environnement, UQAM, Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Biologie, la Santé, la société et l'Environnement (CINBIOSE)
Michel Préville, Coordonnateur de la Coalition nationale pour la décontamination de Mercier
Cet automne, pour une troisième année consécutive, des citoyens préoccupés par les émissions de l’incinérateur Clean Harbors de Mercier participeront à une collecte d’animaux victimes de la route dans diverses municipalités de la région. L’opération baptisée « Marmottes aplaties » a pour but de prendre des échantillons qui par la suite, feront l’objet d’analyses afin d’en déterminer la concentration de contaminants.Les carcasses seront disséquées le jour même de la collecte par une équipe de bénévoles et les tissus aussitôt congelés en attendant de trouver les fonds permettant de procéder de manière exhaustive aux analyses de l’ensemble des prélèvements accumulés depuis le début du projet.
Une demande en ce sens a été adressée aux autorités gouvernementales et les responsables de l’opération espèrent obtenir une réponse positive d’ici la fin de l’année 2006.
L’opération s’inspire d’une expérience concluante menée il y a quelques années dans la région d’Asbestos par la Société pour vaincre la pollution (SVP), en collaboration avec le Dr Jules Blais de l’Université d’Ottawa et un groupe de citoyens de l’endroit. L’analyse de centaines de carcasses de chevreuils et de petits mammifères durant trois ans avait permis de démontrer l’impact environnemental des rejets de la compagnie Magnola, fermée depuis, en ce qui concerne certains organochlorés comme les BPC, les dioxines et les furannes. (pour en savoir plus : cliquez ici pour un reportage de Radio-Canada)
Puisque les animaux accumulent bon nombre de polluants dans leur organisme, ils s’avèrent de bons indicateurs de la contamination d’une région. C’est le cas des herbivores comme la marmotte qui peut consommer plus d’une centaine de kilogrammes de fourrage durant sa courte vie. Tenant compte de la nature des produits brûlés par l’incinérateur de déchets dangereux de Mercier, les analyses porteront particulièrement sur les BPC les dioxines et les furannes, ainsi que certains métaux lourds, comme le plomb, le cadmium et le mercure.
Les dioxines et furannes sont des composés chimiques généralement engendrés par une combustion partielle. L’incinération des déchets est la principale source d’émission de ce type de contaminant. La grande famille des dioxines et furannes comprend 210 congénères, dont 17 sont considérés très toxiques pour la santé. Ces derniers ont d’ailleurs été classés comme des polluants organiques persistants (POP) ; le danger de ces contaminants tient au fait qu’ils demeurent très longtemps dans l’environnement et dans le corps humain sans se dégrader. Plusieurs effets sur la santé sont possibles dont d’importantes perturbations sur les systèmes endocriniens, nerveux et reproducteurs, en plus de la formation de tumeurs et de cancers.
À noter que le Québec est la seule province canadienne à ne pas avoir encore de réglementation concernant ces polluants. Une lacune d’autant plus étonnante que depuis 2004, la convention de Stockholm prévoit le contrôle, la réduction et même l’élimination des POP à travers le monde.
Incinération opaque
Cet incinérateur, la plus vieille installation du genre au Canada, a d’abord été installé sur une base temporaire pour tenter de brûler les 170 000 mètres cubes de résidus huileux déversés dans les anciennes lagunes de Mercier, en banlieue sud de Montréal. Non seulement la compagnie n’a pas fait l’ouvrage de décontamination pour lequel elle a été payée par les fonds publics, mais elle a elle-même contaminé l’environnement illégalement, en déversant davantage de déchets toxiques liquides dans les lagunes et en enfouissant des barils pleins de matières dangereuses sur ses terrains.
Comme si la contamination des eaux souterraines de toute la région n’était pas assez, la compagnie Clean Harbors continue inlassablement de brûler de manière très lucrative des déchets toxiques provenant de l’Est du Canada et des Etats-Unis. Or, l’absence de transparence, tant de la part du gouvernement du Québec que de l’entreprise, ne permet pas d’avoir un portrait réel de la situation. Sous prétexte qu’il s’agit d’un secret industriel, il est impossible de connaître les produits et les volumes qui entrent dans l’incinérateur pour y être brûlés. De plus, on ne peut connaître que les émissions des composés chimiques réglementés au Québec.
Depuis 25 ans, des groupes environnementaux et des citoyens exigent à la fois la décontamination des lieux et la fermeture définitive de l’incinérateur qui crache ses émanations sur la tête de la population et sur de très nombreuses productions agricoles. La Coalition nationale pour la décontamination de Mercier, qui réunit six groupes écologistes, a demandé à plusieurs reprises l’installation de capteurs autour de l’usine qui permettraient de surveiller en continu, 365 jours par année, les retombées de l’incinérateur. Faute d’obtenir une réponse positive à cette demande, les environnementalistes et des citoyens ont donc décidé d’assurer eux-mêmes la surveillance et de faire ainsi, tant bien que mal, le travail des ministères de l’Environnement, de la Santé et de l’Agriculture qui ne se sont jamais vraiment sérieusement préoccupés du dossier.
En plus des membres de la coalition nationale, l’opération « Marmottes aplaties » peut compter sur l’engagement du Comité de vigilance environnementale régionale (CVER) de Mercier, auquel sont associés des élus municipaux, des citoyens et des chercheurs de l’Université du Québec à Montréal.
Surveillance communautaire
L’apport de la communauté contribue non seulement à obtenir des données sur les rejets de l’incinérateur de Mercier, mais aussi à réduire considérablement les coûts de cueillettes d’animaux qui autrement, devraient être intégrés au budget total de la recherche. Comme chaque analyse de dioxines et de furannes coûte plusieurs centaines de dollars, cette économie permet de faire plus d’analyses de tissus et donc, d’obtenir plus de résultats.
Cela dit, l’un des aspects les plus intéressants de cette approche réside dans l’implication directe des citoyens qui sont intégrés au protocole de recherche. La recherche universitaire devient aussi leur recherche. De plus, autre caractéristique de la surveillance communautaire, les chercheurs ont, implicitement ou non, l’obligation de communiquer et donc de vulgariser leurs résultats à la communauté concernée par la pollution.
Plus globalement, l’opération « Marmottes aplaties » permet de sensibiliser davantage la population aux divers problèmes environnementaux liés aux anciennes lagunes de Mercier et à l’incinération des déchets toxiques.
Pour en savoir davantage
Pour participer
Jean-Denis Lefebvre, CLSC Châteauguay : (450) 699-3333

