Les pesticides; une bombe à retardement pour la santé humaine
Marie-Claude Laurin
Bachelière en agronomie et étudiante à la maîtrise en sciences de l’environnement à l’UQÀM. Équipe de recherche du CINBIOSE (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Biologie, la Santé et l’Environnement).
La population s’inquiète et s’interroge de plus en plus sur les problématiques environnementales. Certaines, telles les changements climatiques dus aux gaz à effet de serre, font même la première page des journaux et soulèvent des inquiétudes à l’échelle mondiale. Mais pourquoi l’humanité réagit-elle à cette problématique environnementale en particulier ? Peut-être parce qu’elle commence à en percevoir les impacts et ainsi à comprendre l’ampleur des répercussions possibles sur sa santé et son environnement. Une tangibilité des effets semble en effet essentielle à une reconnaissance des problèmes environnementaux et à la mise en œuvre de mesures concrètes, afin d’en diminuer les sources et/ou les impacts. Pourtant, il existe, outre les gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique, une multitude de polluants nuisibles dans notre environnement qui mériteraient de faire parler d’eux. Mais, le cocktail de produits toxiques existants, ainsi que la latence de certains de leurs effets rend difficile l’établissement de relations causales scientifiquement rigoureuses. Il est donc très difficile de les mettre au banc des accusés pour leurs effets néfastes sur la santé humaine et environnementale. C’est le cas des pesticides, produits chimiques fortement utilisés dans les productions agricoles pour lutter contre les multiples organismes nuisibles aux cultures et augmenter les rendements.
Pesticides, des résultats décevants et des effets inquiétants
Depuis la révolution verte qui a débuté dans les années 60, les pesticides font partie intégrante du système agricole (encadré 1). Plusieurs décennies après leur introduction dans l’agrosystème, on constate que les pesticides sont devenus une source de pollution importante et que les attentes quant à l’augmentation de la productivité agricole n’ont pas été satisfaites. Selon un rapport du Pesticide Action Network of North America (PANNA), entre 1945 et 1989, la quantité d’insecticides a été multipliée par 10, alors que les pertes dues aux attaques d’insectes ont doublé durant la même période i.e. de 7 à 13 % (CPR, 1999). Ces pesticides, facilement accessibles et hautement valorisés dans les revues et journaux agricoles pour leur grande efficacité, sont la principale solution des agriculteurs pour lutter contre une infestation. Or, ces produits synthétisés pour tuer l’organisme visé, tel que les champignons (fongicides), les insectes (insecticides), les mauvaises herbes (herbicides), ne sont pas sans impacts que ce soit létaux ou sous-létaux sur les organismes non-ciblés comprenant la flore, la faune terrestre, aviaire, entomologique et aquatique, mais aussi pour nous ; les êtres humains. Les pesticides peuvent entre autre affecter le système respiratoire et immunitaire de l’humain, provoquer des affections dermatologiques, perturber le système hormonal, affecter la fertilité et le système de reproduction et provoquer le développement de cancers.
voir l'encadré 1. Les pesticides au Canada et au Québec
Que dit la science des impacts des pesticides sur la santé ?
Nous sommes tous exposés à différents niveaux à ces produits et ce par plusieurs voies telles les denrées agricoles et l’eau que l’on consomme, l’air que l’on respire et le contact cutané avec des objets contaminés. Parmi nous, certains sont plus susceptibles que d’autres. Ainsi, il existe plusieurs populations humaines pour lesquelles l’exposition aux pesticides est plus risquée. Parmi elles, on retrouve les personnes âgées ou malades, les femmes enceintes et les enfants (voir l’article de Valcke et Samuel).
Cette plus grande susceptibilité chez les sujets plus jeunes a d’ailleurs été démontrée chez les jeunes rats. En 2004, une étude scientifique effectuée par Charles A. Vidair a démontré que le métabolisme de désactivation des organophosphorés, pesticides toxiques pour le système nerveux, avait une plus grande activité chez les rats adultes que chez les jeunes rats. Ainsi, il a démontré que le rat, animal le plus utilisé pour effectuer les tests toxicologiques par la suite extrapolés aux humains, avait plus de difficulté à détoxifier son organisme à un jeune âge qu’à l’âge adulte. Elaine M. Faustman et plusieurs collaborateurs de l’Université de Washington soulignent, dans une étude publiée en 2000, que les effets des pesticides sur la capacité d’apprentissage des enfants et sur leur développement n’a pas reçu suffisamment d’attention jusqu’à ce jour et que peu d’études sont effectuées sur les effets des pesticides selon l’âge des cobayes. Le docteur Elizabeth Guillette, chercheure scientifique associée en anthropologie de l’université de Floride, s’est intéressée aux répercussions neurologiques que pouvait avoir l’exposition aux pesticides chez les enfants. Elle a constaté en comparant, au Mexique, un groupe d’enfants non-exposé et un groupe exposé aux pesticides, que ces derniers avaient moins d’endurance, une moins bonne coordination physique, une mémoire de trente minutes moins efficace ainsi que des comportements plus agressifs. Dans le rapport du Comité permanent de l’environnement et du développement durable relevant du vérificateur général du Canada, on soulève l’inquiétude entourant les possibles effets des pesticides sur le système endocrinien (hormonal) des enfants. Certaines molécules présentes dans les pesticides peuvent agir sur le système endocrinien de différentes façons : imitation des hormones présentes dans le corps et blocage de la transmission des messages. Pour les enfants, les répercussions peuvent se manifester par la perturbation du développement et du système reproducteur, ce qui peut déclencher une multitude de problèmes.
La réglementation canadienne nous protège-t-elle ?
Considérons-nous cette plus grande susceptibilité et exposition des nourrissons et des enfants lors de l’évaluation et de la gestion du risque ? Avec la nouvelle Loi sur les produits antiparasitaires (LPA) entrée en vigueur officiellement en juin 2006, un facteur additionnel de 10 vient d’être ajouté pour tenir compte des préoccupations en matière de toxicité pré et post-natale pour les nourrissons et pour les enfants. Ce facteur s’insère au facteur de 100 qui tient compte des différences inter-espèces (entre humains et animaux) et des différences intra-espèces (entre les humains) lors de l’extrapolation aux humains des résultats obtenus chez les animaux. Les agences réglementaires doivent insérer ce nouveau facteur à moins que les données démontrent que ce n’est pas nécessaire. En ce moment, l’agence de réglementation de la lutte antiparasitaire du Canada (A.R.L.A.) et son homologue américain l’Environmental Protection Agency (E.P.A.) se servent de ce facteur additionnel pour la protection des nourrissons et des enfants par les voies d’exposition de la diète, de l’eau potable et résidentielle. L’A.R.L.A. l’applique aussi pour la protection des femmes enceintes dans l’évaluation des risques professionnels et occasionnels. Or, les agences américaine et canadienne trouvent souvent le moyen de justifier que l’ajout de ce facteur n’est pas nécessaire pour assurer la sécurité.
Une étude de l’Environmental Working Group des États-Unis affirme que si le facteur de 10 supplémentaire pour protéger les enfants était appliqué à tous les organophosphorés (groupe d’insecticides neurotoxiques qui était d’ailleurs en 2001 le plus vendu au Québec), 3.6 millions d’enfants américains âgés entre six mois et cinq ans seraient exposés à des niveaux d’organophosphorés excédant les standards. En 1995, Richard D. Thomas du « International Center for Environment and Health » de Virginie publiait un article scientifique dénonçant que les tests n’évaluaient pas adéquatement la toxicité et le métabolisme des produits chimiques chez les animaux non-matures, ainsi que l’effet d’exposition à des pesticides durant les différents stades de développement de l’enfant. Richard D. Thomas (1995) mentionne que ces tests devraient être effectués durant la période de développement sur des modèles (animaux) appropriés et insiste particulièrement sur le développement de tests de toxicité neurologique, immunitaire et endocrinien. Or, ces tests ne font pas encore partie intégrante des exigences pour l’homologation d’un pesticide. Dans le document de réévaluation de l’A.R.L.A. pour le phosmet (insecticide neurotoxique qui malgré sa grande toxicité pour les abeilles, les oiseaux, les organismes aquatiques et les mammifères sauvages a joui d’une homologation continue), aucune étude n’est mentionnée concernant l’effet de ce pesticide sur le système immunitaire et endocrinien des sujets immatures.
Les pesticides, une mer d’incertitudes qui appelle la prudence
Est-ce que la science moderne peut vraiment combler toutes ces lacunes et incertitudes en ce qui concerne les effets possibles des pesticides sur la santé ? Et nous n’avons même pas abordé ici la problématique de la synergie que peuvent avoir les pesticides entre eux ou avec d’autres substances chimiques. Dans un rapport sur le système de réglementation des produits chimiques en Europe (1998), les auteurs M. Hugh et J. V. Tarazona se sont amusés à calculer le nombre de cas possibles si l’on considère qu’environ 200 000 produits chimiques sont utilisés. C’est 280 milliards de cas différents qui seraient à étudier et ce sous des milliers de conditions environnementales possibles sans oublier la susceptibilité différente des divers organismes. C’est ce que l’on appelle une mission impossible.
Il y a donc de quoi s’interroger sur l’applicabilité réelle du fameux principe de précaution qui stipule que l'absence de certitudes scientifiques absolues ne doit pas servir de prétexte pour reporter les décisions lorsqu'il existe un risque de préjudice grave ou irréversible, et ce dans le souci de protéger les générations futures. Nous jouons actuellement aux apprentis sorciers avec la santé de notre planète, la nôtre et celles de nos enfants en utilisant démesurément les pesticides. Un changement de situation exige un effort considérable de la part des gouvernements, des industries, des producteurs agricoles, mais aussi et surtout de nous, consommateurs, qui détenons un grand pouvoir : celui du pouvoir d’achat. Encourager la lutte biologique et l’utilisation raisonnée des pesticides, acheter le plus local possible, éliminer l’utilisation des pesticides à la maison et se tenir informé sont les mesures actuelles concrètes et efficaces afin de protéger l’environnement ainsi que notre famille des effets sournois possibles des pesticides.
Pour en savoir plus
Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA)
Californians for Pesticide Reforms (CPR), 1999. Disrupting the balance. Ecological impacts of pesticides in California.
Environmental Protection Agency (EPA)
Environmental Working Group (EWG)
Institut National de Santé Publique (INSP). 2004. Caractérisation de l’exposition aux pesticides utilisés en milieu résidentiel chez les enfants québécois âgés de 3 à 7 ans. Direction risques biologiques, environnementaux et occupationnels et direction toxicologie humaine.
Santé Canada. Apports alimentaires de résidus de pesticides chez les canadiens de différents groupes d’âges-sexe. Étude de la diète totale menée entre 1993 et 1996.
Faustman et al., 2000. Mechanisms Underlying Children's Susceptibility to Environmental Toxicants. Environmental Health Perspectives Supplements. Vol. 108, no.1.
Guillette E.A. et al., 1998. An anthropological approach to the evaluation of preschool children exposed to pesticides in Mexico. Environmental Health Perspectives. 106 (6) : 347-353.
Reeves, M. et K.S. Schafer. 2003. Greater risks, fewer rights : U.S. Farmworkers and Pesticides. Int. J. Occup. Environ Health. Vol.9, p.30-39.
Thomas, R.D. 1995. Age-specific Carcinogenesis : Environmental Exposure and Susceptibility. Environmental Health Perspectives Supplements. Vol. 103, no. 6.
Vidair, C.A., 2004. Age dependance of organophosphate and carbamate neurotoxicity in the postnatal rat : extrapolation to the human. Toxicology and Applied Pharmacology. Vol.196. p.287-302.
Veillerette, Francois. 2005. Pesticides, le piège se referme. Édition : terre vivante. L’écologie pratique. ISBN : 2904082964. 159 p.

