L’environnement et le cancer : quels sont les liens?
Stéphanie Thibault, M.Sc., directrice de SCIBLE communication scientifique et consultante pour le Réseau québécois des femmes en environnement.
Tout le monde connaît dans son entourage une personne qui a souffert d’un cancer. Cette maladie effraie. Selon les données actuelles, au Canada, 38 % des femmes et 43 % des hommes en seront atteints au cours de leur vie.
Nous avons tous peur du cancer parce qu’il est si complexe que nous nous sentons impuissants pour le prévenir. En effet, son apparition est influencée autant par des prédispositions génétiques que par l’exposition à des produits cancérigènes, le style de vie et l’état de santé général. Ces facteurs échappent le plus souvent à notre contrôle.
En quête d’un responsable pour cette affection si répandue, les gens se préoccupent de plus en plus des liens possibles entre leur environnement et le cancer. Pourquoi et comment notre milieu de vie peut-il nous mener au cancer… ou nous en préserver?
Une maladie de plus en plus répandue
Un bref regard sur les statistiques canadiennes sur le cancer suffit à saisir l’importance de cette maladie et de la recherche dont elle fait l’objet. En 2001, selon Statistiques Canada, 29 % des décès enregistrés étaient attribuables au cancer. De tous les cancers, c’est celui du poumon qui était le plus meurtrier.
En 2004, il y a eu 33 900 nouveaux cas de cancer au Québec. De ce nombre, le cancer du sein est le plus fréquent avec 5 000 cas, soit 30 % des cancers déclarés chez les femmes. Selon le Dr Pierre Ayotte du Centre hospitalier de l’Université Laval, depuis 1975, on observe une hausse du nombre annuel de nouveaux cas, tous cancers confondus. Généralement, on attribue cette hausse au vieillissement de la population. En effet, en 2004, 68 % des nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués chez des individus âgés de 60 ans et plus. Mais comme nous le verrons plus loin, il est possible que cette augmentation vienne aussi de notre milieu de vie.
Pas tous égaux face au cancer
Nous ne sommes malheureusement pas tous égaux face à cette maladie qui, pour se développer, profite des erreurs commises par nos cellules et des dégâts causés par des cancérigènes.
Exposées à une substance cancérigène, deux personnes ne réagiront pas de façon similaire. Leur sensibilité diffère à toutes les étapes du mécanisme par lequel le cancérigène provoque des dommages. C’est ce qu’on appelle les variations individuelles qui sont souvent liées à l’hérédité.
Ainsi, l’organisme ne transforme pas les substances exactement de la même façon, ne les élimine pas toujours avec une efficacité identique et n’a pas nécessairement la même facilité à réparer les dommages avant qu’ils ne deviennent irréversibles. Et cette logique s’applique à chaque facteur influençant l’apparition d’un cancer puisque ces derniers agissent tous différemment. On comprend donc la complexité avec laquelle on compose lorsqu’on parle de cette maladie pour laquelle la règle générale est difficile à établir.
Les facteurs environnementaux
L’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, le soleil qui nous réchauffe, les aliments dont on tire énergie et plaisir… tous ces éléments peuvent-ils devenir des causes de cancer?
Dans notre environnement, on retrouve de nombreux contaminants (pesticides, produits chimiques industriels et domestiques, etc.) qui sont soupçonnés de favoriser l’apparition de cancers. Aussi, il faut prendre en compte les radiations (rayons UV, rayons X, radioactivité, etc.), les champs magnétiques et l’alimentation. Les preuves qui relient la cause à l’effet ne sont pas établies pour tous ces facteurs, mais certains faits sont tout de même connus et documentés.
L’alimentation, un facteur déterminant
Personne ne doute de l’influence de l’alimentation sur la santé générale. Cependant, ce que peu de gens savent, c’est que nos habitudes alimentaires peuvent contribuer à nous protéger du cancer ou au contraire nous prédisposer à le développer. Dr Pierre Ayotte mentionne que des études récentes évaluent que 20 à 40 % des cancers sont liés d’une façon ou d’une autre à l’alimentation. Il s’agit donc d’un facteur qui ne devrait pas être négligé et sur lequel nous pouvons exercer un contrôle, contrairement à d’autres facteurs.
Pour ne citer que quelques exemples fournis par Dr Pierre Ayotte, la viande rouge, une déficience en certaines vitamines et en anti-oxydants, ainsi que la consommation d’alcool accroissent les risques de cancer. En revanche, les fruits, les légumes et l’acide folique ont une action protectrice. Bien sûr, notre alimentation nous expose aussi à certains contaminants dont les effets ne sont pas toujours très clairs.
Le tabac, un polluant meurtrier
Lorsqu’on tente d’identifier l’effet d’un produit sur la santé de la population, celui qui se trouve en tête de liste pour le nombre de cancers qui lui sont attribuables est sans aucun doute le tabac. Ce polluant compte à lui seul des dizaines de produits cancérigènes et est responsable de 40 % de tous les cancers (poumon, vessie, cavité buccale, œsophage, larynx, pancréas et certains cancers du sein), selon Dr Ayotte.
Un polluant aussi présent dans la vie quotidienne d’une grande proportion de la population et causant autant de dégâts brouille les cartes des chercheurs. En effet, comment peut-on évaluer distinctement la contribution de certains autres produits, présents en faibles quantités, dans l’apparition de cancers qui sont influencés par le tabac? Voilà un problème qui est loin d’être simple à résoudre.
Contaminant et hormones
Certains contaminants abîment l’ADN de nos cellules. D’autres utilisent des stratégies différentes pour nous affecter. Une de ces stratégies est de se faire passer pour des hormones.
Les hormones régissent de nombreux phénomènes vitaux dans le corps humain. Les BPC (biphényl polychlorés, des composés chimiques qui proviennent des résidus industriels), certains pesticides (DDT, atrazine) et des produits entrant dans la composition de certains plastiques (bisphénol A, certains phtalates), une fois absorbés, imitent l’effet des hormones naturelles. On qualifie ces produits de « perturbateurs endocriniens ».
Les effets des perturbateurs endocriniens peuvent être surprenants. Des chercheurs ont par exemple observé qu’ils pouvaient induire la féminisation des poissons mâles ou altérer le développement de l’appareil reproducteur chez d’autres animaux.
Comme certains cancers sont influencés par les hormones, la présence de perturbateurs endocriniens dans notre environnement est inquiétante. De tels produits peuvent nuire au bon fonctionnement d’hormones impliquées dans le développement de ces cancers. Pour l’instant, cette piste est à l’étude mais le lien entre les perturbateurs endocriniens et les cancers n’est pas encore confirmé.
Selon Dr France Labrèche, chercheure à la Direction des Risques biologiques, environnementaux et occupationnels de l’Institut national de santé publique du Québec, il est préoccupant que plusieurs des perturbateurs endocriniens soient des produits dont la dégradation est très lente dans la nature. La contamination persiste donc très longtemps et on peut souffrir de ses effets pendant des générations.
Et demain ?
Le cancer est encore aujourd’hui entouré de mystères. Même si plusieurs cancérigènes sont maintenant identifiés et que d’autres sont à l’étude, notre environnement continue de nous exposer à ces substances et à une multitude d’autres produits dont on ignore encore les effets sur la santé.
La recherche tente bien sûr de répondre à nos questions. Mais en bout de ligne, même si nous n’avons pas toutes les réponses, il faudra faire un effort pour assainir notre milieu de vie afin d’éviter que le cancer brise encore davantage de vies. En 2004, 16 700 personnes sont décédées du cancer au Québec.
Fort heureusement, des mesures concrètes prennent place et les citoyens, de plus en plus sensibles aux questions de santé environnementale, se mobilisent pour que la situation s’améliore. On n’a qu’à penser à l’interdiction d’utiliser certains pesticides en zone résidentielle, au refus de la centrale thermique du Suroît ou encore aux lois anti-tabac, autant de batailles gagnées pour le droit à un environnement sain.
Après plusieurs décennies de lutte contre le cancer, il serait temps de tourner nos regards vers une nouvelle direction. Dorénavant, plutôt que de concentrer tous les efforts sur les moyens de guérir les cancers, il vaudrait mieux percer les mystères des causes de leur apparition. Mieux vaut prévenir que guérir.
Pour en savoir plus
Les données statistiques sont issues du rapport suivant « Institut national du cancer du Canada, Statistiques canadiennes sur le cancer 2004, Toronto, Canada, 2004 ». Avril 2004, ISSN 0835-2976.
Les idées du Dr Pierre Ayotte ont été reprises lors de sa conférence au colloque Écodéfi 2005. Titre de la conférence : « L’environnement et les cancers ».
Les idées du Dr France Labrèche ont été reprises lors de sa conférence au colloque Écodéfi 2005. Titre de la conférence : « Cancer du sein et environnement ».
IPCS, International Program on Chemical Safety, 2002. Global Assessment of the State-of-the-Science of Endocrine Disruptors, World Health Organization, Genève, 180 p.

