De l’industrialisation à la revitalisation de l’Allée des Tanneries
Par Mahaut Ricciardi-Rigault,
Coordonnatrice du Développement,
Centre d'excellence de Montréal en réhabilitation de sites (CEMRS)
Si le XXe siècle a été celui de l’industrialisation, le XXIe siècle pourrait bien être celui de la revitalisation des friches urbaines. Bien que l'ère industrielle ait contribué à la naissance et à la prospérité de nombreuses villes, il n'en demeure pas moins qu'elle a également contribué à la contamination de plus d'un terrain qui à ce jour minent la qualité de vie de nombreux citoyens. Montréal, Québec, Shawinigan, Sorel sont autant de villes du Québec aux prises avec des problèmes de contamination reliés aux activités industrielles passées. Heureusement, le vent tourne, les réglementations sont plus strictes vis-à-vis des industries polluantes. Les citoyens sont aussi mieux éduqués et leurs initiatives sont encouragées et supportées par les municipalités. L’histoire que je vais vous raconter est un bel exemple de prise en charge par les citoyens de la revitalisation de leur arrondissement.
Par une belle mais pluvieuse journée de printemps, les pieds dans la terre, un groupe de citoyens de l’arrondissement du Sud-Ouest de Saint-Henri s’affaire à planter des arbres. Ils affichent de fiers sourires et ont en tête l’image d’un quartier plus vert, dont les anciennes cicatrices seraient masquées par les arbres qu’ils mettent en terre. Leur joie est profonde car, pour la première fois, des citoyens se mobilisent pour redonner vie à leur environnement lourdement hypothéqué par l’ère industrielle qui a soufflé sur le quartier pendant près de deux siècles.
Tout a commencé quand…
… en 1685, une petite tannerie s’établit sur les rives de la rivière Saint-Pierre en vue de traiter les peaux rapportées par les coureurs des bois se dirigeant vers Lachine, sur la route des fourrures. Située stratégiquement en amont de Ville-Marie, cette petite tannerie donnera naissance, un siècle plus tard, au village des Tanneries-des-Rolland, subséquemment appelé Saint-Henri-des-Tanneries. Comme au tout début, les métiers du cuir restent la principale source de revenus des habitants du village.
C’est à partir de 1825, avec l’inauguration du canal de Lachine, que le village de Saint-Henri commence à se vider de ses tanneries. Sa population, à l’inverse, connaît quant à elle une recrudescence marquée. Le recensement de 1852 explique le phénomène par le fait qu’une large proportion de la population déserte les métiers artisanaux au profit des gros propriétaires d’ateliers montréalais. Le processus d’industrialisation est enclenché.
Pour voir une vue de Montréal et de l'entrée du canal en 1839
À partir de ce moment et jusqu’au début du XXe siècle, les activités industrielles s’intensifient au village de Saint-Henri. Enclavé au sud par le canal de Lachine, et au nord par la voie ferrée du Grand Tronc, Saint-Henri devient victime de son succès commercial et voit s’édifier sur ses terres de nombreuses industries comme des fonderies, des scieries, de l’industrie lourde et de multiples entreprises gravitant autour de la construction navale et ferroviaire.
Montréal, qui connaît également un véritable boom industriel à la fin du XIXe siècle, décide d’élargir davantage le canal, attirant du coup à Saint-Henri encore plus d’industries spécialisées, notamment dans le textile, la chimie et la pétrochimie et dans la production de fer et d’acier.
L’industrie et l’environnement ne font pas bon mélange
Les activités d’agrandissement du canal durent une dizaine d’années, soit de 1873 à 1884, et ne sont pas sans impact sur l’environnement. Les promoteurs creusent et déposent les sols chargés de contaminants de tout genre (chrome, solvants chlorés, etc.) sur les abords du canal pour en faire des remblais et aplanir la surface des rives. D’immenses terrains verts et milieux humides sont ainsi étouffés sous la surface.
Pour voir une vue aérienne de la zone de l'écluse de Lachine
Par ironie du sort, le canal se voit définitivement fermé à la navigation en 1970, écrasé par la compétition de la Voie maritime du Saint-Laurent ouverte en 1959. Les navires commerciaux étant de plus en plus imposants et le réseau ferroviaire installé aux abords sud du canal étant progressivement abandonné, le canal troque alors ses fonctions de transporteur pour celles de distributeur d’énergie hydraulique.
Plusieurs industries ne supportent pas le changement et se voient contraintes de mettre la clé sous la porte. D’autres sont carrément laissées à elles-mêmes, abandonnées à la société de Saint-Henri. L’héritage légué aux citoyens de Saint-Henri se résume alors, en ce qui concerne cette période, à une collection impressionnante de sites industriels inutilisables, parce que désuets, non-exploitables et/ou contaminés.
Les quelques quatorze kilomètres de rives sont souvent contaminés à divers degrés par une mixture de composés organiques et inorganiques tels que des hydrocarbures, des huiles et des graisses minérales, des composés métalliques et des métaux lourds ainsi que des remblais de toutes provenances. La complexité et l’hétérogénéité des matières polluantes font de la décontamination un défi techniquement difficile à relever et les coûts sont excessivement élevés.
Une revitalisation possible
L’industrialisation du canal a ainsi fortement contribué à façonner les profils social et urbain du secteur Sud-Ouest de Montréal en lui conférant une image typique de quartier ouvrier défavorisé. Malgré la fermeture du canal pendant plus d’un quart de siècle et la disparition de la gare de triage au sud du canal, les activités industrielles sont encore très présentes dans le secteur. Le chemin de fer encore en opération sur la rive nord et le complexe routier des autoroutes 15 et 20 minent le paysage déjà lourdement hypothéqué par les activités industrielles.
Afin de pallier la fermeture du canal, le Ministère des Travaux publics du Canada aménage en 1974 une piste cyclable permettant à des millions de cyclistes et de promeneurs de se réapproprier les rives du canal. Une volonté de reverdir le canal germe alors et les projets domiciliaires haut de gamme se multiplient. Ces projets ne se font cependant pas sans heurt. Ils créent le phénomène de « gentrification » à savoir que les pauvres sont délogés des abords du canal au profit des plus fortunés.
Les citoyens de Saint-Henri s'inspirent toutefois de ce nouvel engouement pour la revitalisation et comptent maintenant se réapproprier à leur tour leur quartier. Sans nier leur héritage, certains d’entre eux tentent, par des moyens parfois très ingénieux et originaux, de revitaliser quelques-uns des 71 terrains vagues qui parsèment le secteur. Toutefois, le degré de contamination de la majorité de ces sites rend difficile l’implantation de parcs ou encore de résidences. Les coûts totaux estimés par la Ville de Montréal pour la décontamination de l’ensemble des terrains dépassent les 400 millions de dollars. Comme aucune étude de retombées socio-économiques ne démontre une rentabilité effective pour la majorité de ces sites, rares sont ceux qui investissent dans des projets de réhabilitation. D’ailleurs, dans la grande majorité des cas, la décontamination se fait plus par obligation lors d’un changement de vocation de terrain que dans un but de décontamination ou de valorisation.
Un projet citoyen : la revitalisation de l’Allée des Tanneries
En 2004, un groupe de citoyens de l’arrondissement du Sud-Ouest, le Comité des citoyens du village des Tanneries dirigé par madame Jody Negley, a initié une action de revitalisation du projet baptisé l’Allée des Tanneries. Située entre les rues Desnoyers, Walnut et Saint-Rémy, l’Allée des Tanneries partage sa frontière sud avec le passage de la voie ferrée, propriété de la compagnie ferroviaire Canadien National (CN). Par souci de reverdir et d’isoler les habitants de la voie ferrée, le Comité des citoyens du village des Tanneries se lie avec l’Arrondissement pour planter des arbres en vue d’y installer un parc et de convertir le raccourci boueux en un sentier piétonnier digne de ce nom.
Bien que le projet soit louable, la contamination des lieux complexifie la gestion du verdissement. L’Arrondissement s’associe donc au Centre d’excellence de Montréal en réhabilitation de sites (CEMRS) pour caractériser le site et rassembler un maximum d’experts en réhabilitation. L’intervention du CEMRS permet de déterminer la meilleure technologie applicable à la décontamination des lieux.
Une fois la caractérisation réalisée, les premiers travaux commencent et une tranchée de 285 mètres de long, de 6.5 mètres de large et de 2 mètres de profondeur est creusée. Le sol en place est excavé pour céder la place à un sentier de rocailles (standard d’une piste cyclable), aménagé parallèlement à un fossé rempli de terre propre, destiné à accueillir plusieurs rangées d’arbres ayant comme particularité d’emmagasiner des métaux lourds dans leurs racines, leur tronc et leurs feuilles. (voir un article du dossier sur ce sujet - la décotamination des sols par la phytorémédiation)
Dans le but d’appuyer l’initiative du Comité des citoyens du village des Tanneries, le Jardin botanique de Montréal offre 2 280 boutures de saules, de vanniers et de peupliers hybrides. C’est au cours d’un grand rassemblement populaire que plus d’une centaine de citoyens se sont activés, un samedi du mois de mai de l’an 2005, pour planter ces arbres en devenir. Le résultat de la plantation formera dans quelques années un joli écran végétal bien garni servant à la fois à délimiter le terrain appartenant à la communauté et celui du CN, et à créer un brise-vent qui protégera les futurs aménagements du site.
Aussi, la croissance rapide des arbustes plantés permettra de générer de nouvelles boutures qui pourront être utilisées pour d’autres projets de verdissement de l’arrondissement. Selon monsieur Ronald Cyr, Directeur aux Travaux publics de l’arrondissement du Sud-Ouest, « l’Arrondissement travaille présentement à l’élaboration d’un plan de verdissement pour les vingt prochaines années, afin de réduire l’omniprésence des infrastructures dont il a hérité (autoroutes, voies ferrées, etc.) et les traces de l’industrialisation entourant le canal de Lachine. »
Un projet à poursuivre
Le projet de l’Allée des Tanneries n’est pas encore terminé. Les sommes déjà investies par l’Arrondissement et la Fondation canadienne de l’arbre dans le cadre de son programme de foresterie urbaine « Ma rue, mes arbres » seront éventuellement complétées par des investissements publics et privés, dont les Fonds verts de la Fédération canadienne des municipalités (FCM), l'Institut de recherche en biologie végétale (IRBV), rattaché au Jardin botanique de Montréal et le CEMRS. Ces contributions supplémentaires serviront à mettre en place un projet-pilote en phytoremédiation, un procédé de décontamination basé sur l'utilisation de plantes, sur une partie du site. Si l’approche étudiée s’avère concluante, elle pourra être implantée ailleurs dans l'arrondissement et dans d’autres agglomérations urbaines. (voir un article du dossier sur ce sujet - la décotamination des sols par la phytorémédiation)
Conclusion
Comme les investissements dans le domaine de la réhabilitation se font rares, il est intéressant de voir de tels partenariats se créer. La revitalisation de l’Allée des Tanneries est, à cet égard, un bel exemple de mobilisation citoyenne et de coopération entre divers acteurs de tous horizons.
Le passé n’est pas garant du futur, mais ce sont les moyens que l’on se donne ensemble, aujourd’hui, qui permettent de garantir un avenir plus vert. Comme dirait Frédéric Back, auteur de l’Oscar du meilleur film d’animation avec l’Homme qui plantait des arbres (1988) et invité d’honneur pour la journée de plantation : « La beauté et le bonheur n’existent que dans le partage, dans la coopération. Les arbres en sont les symboles les plus remarquables : pacifiques porteurs de fruits et d’espoir ».
Centre d'excellence de Montréal en réhabilitation de sites (CEMRS)
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Téléphone : (514) 872-4323, poste 24
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Courriel : mahaut.rigault@cemrs.qc.ca
Site Internet : www.cemrs.qc.ca
Pour en savoir plus
Lieu historique national du Canada du canal de Lachine : Merveilles naturelles et trésors culturels. http://www.pc.gc.ca/lhn-nhs/qc/canallachine/natcul/index_f.asp
Gilles Lauzon et Lucie Rolland, 1985, 1875/Saint-Henri, Publication de la Société historique de Saint-Henri, p.15

