La rivière Saint-Charles : dégradation et renaissance d’une rivière urbaine
Michel Beaulieu, membre fondateur de Rivière Vivante
« Il y a grand nombre d'oiseaux, savoir grues, outardes, cygnes oies sauvages blanches et grises, cannes, canards, merles, mauvis, tourtes... »
Jacques Cartier, 1535
C’est ainsi que Jacques Cartier décrit en 1535 la rivière Saint-Charles, ou plutôt la Sainte-Croix comme il l’appelle à l’époque. Charmé par l’endroit, il décide d’y passer son premier hiver au pays, bien abrité, mais à moins de 3 kilomètres du Saint-Laurent et du cap Diamant. À l’époque, cette section de la rivière vit au rythme des fortes marées d’eau douce du fleuve (5 mètres d’amplitude). La marée et les poissons qui l'accompagnent, l'éperlan, le bar et le poulamon par exemple, s'y engouffrent et remontent dans l'estuaire, plusieurs kilomètres à l'intérieur des terres. Les saumons y naissent et y meurent.
Lorsque Champlain fonde la ville de Québec en 1608, c’est plutôt avec des yeux d’urbaniste qu’il contemple la rivière. L’endroit rêvé pour fonder Ludovica, une ville d’inspiration baroque qui étendra ses larges avenues et ses imposants monuments dans la plaine bordant le cours d’eau. Champlain disparu, ses successeurs revoient rapidement les plans et relocalisent noblesse, congrégations religieuses et développement sur et autour du cap Diamant. Adieu Ludovica la baroque, bonjour Québec la médiévale. Dorénavant, c’est d’en haut que l’on toisera la Saint-Charles. Un clivage qui persiste encore aujourd’hui est né entre haute et basse ville. Ce qui n’empêche pas les résidents du haut et du bas de l’époque, comme ceux d’aujourd’hui d’ailleurs, de puiser leur eau potable à même la rivière.
Les chantiers navals
Si, à l’époque de la Nouvelle-France, ville et rivière parviennent à composer, les choses se dégradent au début du XIXe siècle. À la suite de l’indépendance américaine et du blocus continental napoléonien, la Grande-Bretagne réalise qu’elle pourrait se voir couper de précieuses ressources forestières qui en font une superpuissance. Elle décide donc de développer une nouvelle source d'approvisionnement dans sa colonie canadienne. Les forêts de l'est du Canada deviennent l'une des principales sources d'approvisionnement en bois de la plus puissante flotte du monde. Pendant presque un siècle, les arbres sont abattus sans merci et « flottés » jusqu'à Québec. De bourg paisible, la ville de Québec devient un centre international de construction navale et l'un des principaux ports mondiaux. Entre 1820 et 1899, 1760 navires sont construits à Québec. Au total, plus de un cinquième de tous les bateaux construits entre 1787 et 1896 dans l'Empire britannique origine de la ville de Québec.
La majorité des chantiers maritimes sont localisés côte à côte le long du premier kilomètre de l'estuaire de la Saint-Charles. Autour de 1850, 26 constructeurs de navires œuvrent le long du cours d'eau. Du fait de cette activité frénétique, Québec compte déjà plus de 100 000 habitants en 1851, parmi lesquels 17 000 marins et 41 000 immigrants. L'âge d'or de la construction navale ne durera toutefois que quelques décennies. À partir de 1870, l'industrie décline, les navires de bois sont remplacés par des navires d'acier propulsés par la vapeur. Sous la double pression d'une intense activité industrielle et de l'explosion démographique, les berges se sont artificialisées. La relation existante entre la population du centre-ville de Québec et la rivière s’est estompée. En s’appropriant les berges de la Saint-Charles à des fins industrielles et commerciales, les propriétaires des chantiers navals ont exclu les riverains de ce qui était, jusqu'alors, une propriété communale. Un processus d'éloignement a été mis en branle qui ne fera que s'accélérer au cours des décennies suivantes.
L'âge industriel
Une nouvelle fièvre industrielle secoue Québec au tournant du XIXe siècle. Diverses industries lourdes s'implantent sur les rives et bénéficient ainsi de la facilité de transport que procure la rivière. Des ponts d'acier à bascule sont érigés pour la traverser tout en permettant le passage des navires. Cette infrastructure industrielle est complétée par la construction d'une gare ferroviaire et d'un chemin de fer (1879) le long de la rive nord. La basse Saint-Charles devient ainsi le premier parc industriel de Québec
Rapidement, les berges ne suffisent plus à combler la demande. Des quais doivent être aménagés, la rivière doit être remodelée. Le bassin Louise est créé vers 1880, à même l'estuaire de la rivière. Parfois, le matériel de remplissage nécessaire pour améliorer l'accessibilité provient des industries qui rejettent leurs résidus dans le lit de la rivière, empiètent dans le cours d'eau et élargissent ainsi à peu de frais la superficie de leurs installations. À elle seule, la construction de la papeterie Anglo Pulp (aujourd'hui Daishowa), qui inaugure ses portes en 1927, nécessite le déversement de deux millions de mètres cubes de remblais dans l'estuaire de la rivière.
Au début des années 50, l’industrie s’essouffle. Les vieilles usines établies le long de la Saint-Charles périclitent. La rivière n'a pas de répit pour autant. Les autorités municipales ont pris la relève de l'industrie en déroute. Les eaux de la Saint-Charles et de ses effluents sont tellement dégradées — les égouts de la ville s'y déversent directement en plus des résidus industriels — que les médecins les considèrent comme de virulents foyers d'infection. Les cours d’eau urbains sont devenus une nuisance. Pas étonnant que les maisons des quartiers riverains du centre-ville leur tournent maintenant le dos! Au cours des années 50, la rivière Lairet, l'un des principaux effluents de la Saint-Charles, le cours d'eau à proximité duquel Cartier a hiverné, est canalisée et enterrée. La Saint-Charles elle-même n'échappe pas à cette tendance. À la même époque, la ville de Québec prend la décision de faire disparaître un méandre du cours d’eau. La rivière est remblayée sur une distance de un kilomètre, histoire de récupérer un peu de terrain pour la construction du boulevard Laurentien. La Saint-Charles finira-t-elle sous terre, comme tant d’autres rivières urbaines ?
Un premier essai de revitalisation : les années 70
En 1966, Gilles Lamontagne, maire de Québec fraîchement élu à la tête du Progrès civique, un parti politique nouvellement formé, annonce un coup de maître : il vient de conclure, avec le provincial et le fédéral, une entente tripartite pour « assainir » la rivière. Sur les esquisses du projet, on peut voir des marinas, une piscine, des berges fréquentées, de l'habitation, de la verdure. L'entente signée prévoit 40 millions de dollars pour l'assainissement et la réhabilitation de la rivière, dont 16 millions de dollars consacrés à la seule restauration des berges sur une distance de quatre kilomètres, la partie la plus mal en point et la plus urbaine. Le projet s’insère dans un plan de revitalisation de l’ensemble de la ville centre.
Malheureusement, la cité fétiche des années 60 est une sorte de no man's land traversé d'autoroutes connectant des gratte-ciels épars. Dans une telle ville, les berges d'une rivière urbaine ressemblent, au pire, aux rives de la Seine version Paris-Centre, au mieux au canal Rideau à Ottawa. Lorsque le projet est complété en 1974, l'estuaire a littéralement été coulé dans le béton et le granit sur une distance de 4 kilomètres. Des tonnes de ciment ont été utilisées pour créer des promenades surélevées et stériles. Le béton interdit toute colonisation des berges par la végétation riparienne, empêchant amphibiens, poissons, oiseaux et mammifères de s'installer. Les rats ont disparu, mais tout le reste aussi! Après les chantiers navals, le développement industriel et les dépotoirs, un nouvel obstacle physique a été érigé entre les résidents et la rivière. En 100 ans, d'intervention en intervention, la superficie de l’estuaire a été réduite de 75 %.
Outre la « réhabilitation » des berges, le projet devait contribuer à assainir les eaux. Pour y arriver, des collecteurs ont été installés le long des berges de façon à recueillir les rejets d'égout et à les rediriger vers une future unité de traitement d’eau à être construite le long du fleuve. Malheureusement, les égouts sont de types unitaires, c'est-à-dire que les rejets des chasses d'eau et les eaux de pluie se mélangent et aboutissent au même endroit. Ainsi, chaque pluie d'importance, en moyenne 55 fois par année, vient gonfler les apports au réseau de telle façon que celui-ci s'engorge et se déverse directement dans la rivière, faisant ponctuellement de celle-ci la rivière ayant la plus importante concentration de coliformes fécaux au Québec! Le canal d’eau polluée qu’est devenue la basse Saint-Charles n’attire personne et consacre dans l’imaginaire populaire le fait qu’il n’y a plus rien à faire avec ce cours d’eau.
Un deuxième essai : les années 90
Pourtant, au début des années 90, la Saint-Charles refait surface en temps qu'enjeu politique et social. Le maire Jean-Paul L'Allier, élu à la tête du Rassemblement populaire, une formation politique qui vient de remplacer après près de 25 ans de pouvoir ininterrompu le Progrès civique, annonce au début des années 90 son intention de rallier la Communauté urbaine de Québec et les autorités provinciales à l’idée de nettoyer les eaux de la Saint-Charles et d’en reverdir les berges. Le projet est présenté à la population dans le cadre d'une consultation publique tenue au printemps 1994. En dépit des bonnes intentions formulées dans le document, les vieilles tendances si familières, remblayage et artificialisation de la rivière, priment. Les murs de béton, intouchables, sont intégralement conservés. La « naturalisation » prévue se traduira en fait par la création à intervalles réguliers de parcs ayant la forme de demi-lunes. Ces parcs sont créés en déversant des tonnes de remblais dans la rivière, faisant ainsi disparaître au passage 100 000 mètres carrés de surface liquide, le tiers de ce qui a survécu à l’excès du dernier siècle. D’après les concepteurs de ce plan, le remblayage est essentiel pour permettre la construction d’imposants bassins de rétention qui seront construits sous ces nouveaux parcs, dans le lit de la rivière, pour recueillir et retenir en période de pluie les eaux d'égout non traitées, et les pomper une nouvelle fois, le coup d'eau passé, vers la station de traitement de l’eau.Les citoyens s’en mêlent
« Même si la Saint-Charles coule dans un environnement urbain, est partiellement canalisée et a été largement utilisée dans le passé comme une infrastructure, il s'agit toujours d'une rivière vivante. La Saint-Charles ne pourra réaliser son potentiel social, économique et environnemental que dans la mesure ou elle redeviendra une rivière à part entière. Ainsi, toutes les actions futures devront viser à préserver la surface actuelle du plan d'eau, à améliorer sa qualité et à faciliter sa réhabilitation naturelle, tout en intégrant les besoins des habitants et en donnant à ces derniers la possibilité d'apprécier et d'utiliser la rivière autant et d'autant de façons différentes que possible ».C’est ainsi que Rivière Vivante exprime, en octobre 1995, lors d’une conférence de presse tenue pour annoncer la création de l’organisme, sa vision du devenir de la Saint-Charles. L’organisme, exclusivement dédié à l'assainissement et à la naturalisation de la rivière, est créé par des citoyens déçus du projet présenté par la ville et convaincus qu’il est possible de faire mieux. La rivière a maintenant une voix. Pour la première fois, le débat sur son devenir s'élargit et sort du cercle fermé politiciens/fonctionnaires/consultants dans lequel il avait été tenu jusqu'à maintenant. Un mois après sa fondation, l’organisme est invité par les autorités municipales à siéger sur une commission municipale chargée de revoir le projet d’intervention. La commission siégera pendant près de un an et sera le théâtre d’échanges épiques entre les tenants de visions parfois manifestement divergentes.
Pour la majorité des membres de la commission, les propos de Rivière Vivante relèvent souvent de l’utopie. Démolir les murs de béton ? Mais ils viennent d’être construits et ont coûté 16 millions de dollars! Combien faudra-t-il payer pour les démolir ? Et que trouvera-t-on derrière ? Ne pas remblayer la rivière ? Mais, les murs étant intouchables, comment la « naturaliser » autrement ? Et où installer, si ce n’est sous ses parcs, dans le lit de la rivière, les bassins de rétention qui devront être construits pour absorber les trop-pleins des égouts ? Les spécialistes qui conseillent la ville à cette époque n’affirment-ils pas qu’il s’agit là de la solution la plus avantageuse, autant du point de vue technique qu’économique ? Ce projet de remblayage est d’ailleurs sur le point de s’amorcer, la Ville ayant en main 1,5 million de dollars pour remblayer un élargissement de la rivière où se constitue naturellement un îlot et des hauts-fonds jugés indésirables, somme qui doit être dépensée d’ici 1997.
Méthodiquement, Rivière Vivante entreprend de démontrer la justesse de sa vision, n’hésitant pas pour ce faire à parcourir les archives de la ville sur le projet des années 70 et à produire des documents étoffés. En parallèle, le groupe réalise plusieurs coups d’éclat sur le terrain. Il renaturalise l’îlot menacé qui devient rapidement un refuge pour les oiseaux, démontrant clairement que la rivière ne demande qu’à revivre et qu’elle peut le faire si on lui en donne l’occasion. Conscient que pour gagner la population à sa cause il devra changer radicalement la perception que le citoyen moyen peut avoir du cours d’eau, Rivière Vivante entreprend de ramener ce dernier sur la rivière. En mai 1997, une trentaine de canots s’élancent des berges du parc Les Saules pour une randonnée qui les amènera, douze kilomètres plus loin, au parc Jacques-Cartier, là où le fameux navigateur a passé son premier hiver. Les participants découvrent avec stupéfaction que la Saint-Charles n’est pas que béton et égouts. Sur les huit premiers kilomètres, ils pagaient le long de méandres paresseux, au coeur d’une végétation dense, ne sachant plus trop où ils sont. Caméras de télé et journalistes faisant partis de la flottille, l’évènement est fortement médiatisé. Pour la première fois depuis des décennies, la rivière est présentée sous un jour favorable. Le vent tourne.
La descente en canot, devenue la Fête de la rivière Saint-Charles, sera reprise année après année (Bienvenue pour le dixième anniversaire de l’évènement qui se tiendra en 2006, le 20 mai ! voir www.rivierevivante.org). Elle a rassemblé plus de 200 embarcations et 500 participants le printemps dernier. De nombreux politiciens, tant municipaux que provinciaux, y ont pris part au fil des ans. L’un de ceux là, M. André Boisclair, actuel chef du Parti québécois, était ministre des Affaires municipales et de l’Environnement lorsque que le gouvernement du Québec s’est commis financièrement pour la construction de six premiers bassins de rétention au coût de 32 millions de dollars, un geste du gouvernement que la ville attendait depuis les années 70... Quelques années, plus tard, le gouvernement Charest donnera son accord à la construction, actuellement en cours, de neuf autres bassins. Au total, un investissement de près de 100 millions de dollars qui permettra d’assainir la rivière d’ici 2008.
Aucun de ces bassins ne sera construit dans le lit de la rivière. Il s’est finalement avéré techniquement et économiquement préférable de les construire sur la terre ferme, sous divers terrains municipaux. Au fil des ans, la ville de Québec a progressivement fait siens de nombreux éléments de la vision de Rivière Vivante. À commencer par la démolition des murs. Dès 1996, la Ville a démoli, au parc Cartier-Brébeuf, une section de mur de 400 mètres de long, histoire de vérifier la faisabilité de la chose et l’impact sur la population. Paradoxalement, l’argent utilisé pour réaliser ce projet pilote a été détourné du projet de remblayage du haut fond, qui a été abandonné. La réception faite par les citoyens au projet pilote a sonné le glas des murs dont rien ne devrait subsister en 2008, date anniversaire du 400e anniversaire de la fondation de Québec. En 2000, une section de plus de un kilomètre de long a été démolie dans le quartier Saint-Roch et d’autres phases de démolition s’amorceront bientôt. Au total, la Ville prévoit investir 20 millions de dollars pour reverdir les rives de la Saint-Charles.
Le remplacement de huit kilomètres (quatre kilomètres sur chaque rive) de béton par des rives naturalisés et la construction d’imposants bassins de rétention permettant d’assainir la rivière constituent déjà les base d’un projet de revitalisation urbaine remarquable. Pourtant il y a plus, car la Ville a entrepris de relier la basse Saint-Charles à sa source, le lac Saint-Charles, qui s’étale au pied des Laurentides. Un réseau de sentiers pédestres est en construction le long de la rivière et permettra à terme, toujours en 2008, de relier à pied, en continu, sur 32 kilomètres, le lac et le fleuve. Plus de la moitié du réseau, qui court le long de méandres et de canyon, est déjà en place
La revitalisation de la rivière Saint-Charles et de ses berges modifiera, lorsqu’elle sera complétée, l’image de la ville de Québec. Pendant des plaines d’Abraham en haute-ville, la Saint-Charles revitalisée viendra donner à la basse-ville de Québec une noblesse à laquelle Champlain la prédestinait. Signe qui ne trompe pas, les projets immobiliers fusent le long des berges de la basse Saint-Charles, là où personne ne songeait à s’installer il y a quelques années à peine. « Dernière chance de vivre le long d’un magnifique cours d’eau en plein cœur de la ville » annoncent les promoteurs. Une métamorphose qui devrait, c’est à souhaiter, faire école dans d’autres villes du Québec.

