Des citoyens rêvent un quartier plus vert
Eric Duchemin, Nature Québec/UQCN
Myreille Audet, Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles, Coordonnatrice de l’Opération populaire d’aménagement
À Montréal, qui se souvient de Goose Village? Du temps des Amérindiens, ce village était un vaste marécage servant de terrain de chasse à l'oie. Depuis, il a été transformé en zone industrielle! Qui se souvient des lacs et des ruisseaux qui animaient le cœur du Sud-Ouest de Montréal? Les berges ont été modifiées artificiellement par l’accumulation des déchets industriels et domestiques durant une décennie, et plus récemment par des remblais du métro! Eh oui, les berges du Saint-Laurent sur lesquelles sont installés l’autoroute Bonaventure et le Technoparc de Montréal ont été créées par des décennies de développement urbain. Durant le dernier siècle, la ville a été profondément transformée par des développements économiques et industriels qui ont dénaturé des quartiers entiers et des écosystèmes, laissant seulement quelques bouts de verdure (en lien avec le sujet voir aussi un article de ce dossier sur la dégradation et le renaissance de le rivière Saint-Charles à Québec). Ce processus est-il irréversible? Certainement pas, bien que le retour à l’état naturel des écosystèmes soit impossible, la nature peut reprendre le dessus dans les friches industrielles. Ces zones à l’abandon peuvent, si on leur laisse une place dans l’aménagement urbain, retrouver une biodiversité intéressante et par là même une valeur écologique.
Ces aménagements, marquant au fer rouge certaines régions urbaines, sont le signal que les citoyens ne peuvent laisser l’aménagement aux gestionnaires et aux pouvoirs publics, loin d’être infaillibles. Des expériences de réappropriation du développement urbain, animées par une volonté de ramener la nature en ville, ont déjà été réalisées et peuvent servir de repères pour les actions futures. L‘une des plus récentes, une opération populaire d’aménagement (OPA), s’est déroulée à Pointe Saint-Charles, un quartier de Montréal passablement dénaturé par le développement industriel du dernier siècle (lien avec l’article de Mahaut). Dans ce quartier les citoyens se sont mobilisés afin de rêver un quartier urbain viable et de se réapproprier Goose Village et les berges perdues du Saint-Laurent.
En regard de son portrait socio-économique, l’état et l’avenir du quartier de Pointe Saint-Charles apparaissent assez sombres. Ce quartier se démarque en effet par une forte proportion de familles monoparentales, une sous-scolarisation de la population, un fort taux de chômage, un taux de pauvreté élevé, des problèmes de santé accrus, une structure urbaine composée de 10 % de terrains vacants, une cohabitation de résidences et d'industries. Simultanément, ce quartier bénéficie d’une structure communautaire ancienne. Cette structure, forte de près de 30 années de luttes sociales, s’est mise en place grâce à la concertation locale des groupes communautaires et des citoyens. Ainsi, la Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles (ancêtre des CLSC), les Services juridiques communautaires (ancêtre du réseau d’aide juridique), le Carrefour d'éducation populaire et le Regroupement Information Logement (RIL) sont nés dans ce quartier. Un quartier qui tient bon et démontre qu’il est possible de rêver son milieu de vie urbain.
Aux prises depuis plusieurs années avec un développement urbain ne répondant pas au besoin du quartier, ni à aucun plan cohérent, des citoyens ont décidé de se concerter pour imaginer leur quartier. En 2004, l’organisme de concertation des groupes communautaires de Pointe Saint-Charles, la Table Action-Gardien, organise une opération populaire d’aménagement dans le but de favoriser l’appropriation par les citoyens du quartier et de son développement. En trame de fond, se joue aussi le développement sur les terrains industriels en friche qui doublerait la superficie du quartier. Sur ces terrains sont installés des équipements industriels ferroviaires au coeur de l’histoire du quartier. Comme le dit Myreille Audet, la coordonnatrice de l’opération, « le citoyen à la connaissance intime de son quartier ainsi que des compétences à nommer les problèmes qu’il y vit et à proposer des solutions ».
L’aventure débute par une série d’assemblées publiques au cours desquelles les organisateurs retracent les grandes lignes de l’histoire du quartier et surtout expliquent les développements qui s’en viennent. C’est aussi l’occasion pour les citoyens d’échanger sur leurs préoccupations quant à la transformation de leur quartier. L’opération populaire d’aménagement est sur les rails! Plus de 100 citoyens, sur une population d’environ 10 000 adultes, participent à cette action de prise en main de l’aménagement urbain. Avec la volonté de rendre le quartier sain et de maintenir un sentiment de bien-être pour l’ensemble des citoyens, l’environnement s’inscrit dans cette action collective. L'environnement est au cœur des préoccupations, car l’opération prévoit de débattre de thèmes aussi variés que la gestion des parcs, des espaces verts et des terrains vacants; la sécurité des citoyens; le logement; les nuisances sonores et physiques; les transports en commun, la circulation automobile, cyclable et piétonne; la propreté, l'embellissement; et la santé. Toutes ces notions, sensibles pour ce quartier industriel du début du siècle enclavé par des voies ferroviaires et autoroutières, se rapportent à la bonne « santé du quartier ».
Le 20 avril 2004, un cartable d’exercices comprenant des cartes, un mode d’emploi et un questionnaire est distribué. Chaque participant dispose d’une semaine pour marcher dans le quartier et identifier les endroits qu’il aime et qu’il fréquente, les trajets qu’il emprunte, les activités qu’il exerce, les lieux où les aspects à améliorer et enfin, les solutions qu’il propose.
Les participants se regroupent ensuite pour une fin de semaine de travail intensif au cours de laquelle des urbanistes, des architectes et des professionnels de différents services municipaux mettent leurs expertises au service des citoyens pour donner corps à leurs propositions. La soirée du vendredi 4 juin, qui ouvre cette fin de semaine de mise en commun, est consacrée à la présentation des résultats de l’exercice. Il s’en dégage un portrait du quartier qui fait consensus tant dans ses aspects positifs que négatifs. Les participants répartis en équipes doivent ensuite, à partir des problèmes et des propositions compilées pour leur secteur géographique, établir un ordre des priorités et un itinéraire pour le lendemain matin.
Le samedi, les équipes arpentent leur secteur, accompagnées de personnes agissant à titre de ressources techniques, d’un animateur et d’un secrétaire. Les propositions sont dessinées au fil des discussions dans les ruelles, sur les trottoirs, aux abords des terrains vagues, sous les arbres, devant les commerces ou sous les voies ferrées. En après-midi, les participants se retrouvent dans des ateliers de discussion. Pendant ce temps, les personnes ressources avec leurs pinceaux et leurs crayons finalisent les images, esquisses et plans donnant corps aux propositions des citoyens.
L’opération se termina par une présentation enthousiaste à l’assemblée des participants, des propositions qui font consensus. Ainsi, avec des projets de réserves pour la réalisation d’habitations sociales, de parcs, de squares, d’espaces verts accessibles à tous, de jardins collectifs, d’espaces de jeux et de loisir; les terrains vacants deviennent un potentiel à développer pour la collectivité. Les citoyens ont formulé des solutions et des propositions concrètes dans le but d'améliorer l'environnement du quartier, de maintenir leur bien-être, mais aussi afin de proposer des aménagements à l’intention des pouvoirs publics.
Une cinquantaine de croquis ont accompagné et supporté les propositions qui étaient applicables à court, moyen et long terme :
- S’approprier des sections de voies de circulation trop larges pour y planter des arbres. Les arbres ayant comme objectifs de diminuer les poussières provenant de l’autoroute et de permettre l’implantation de pistes cyclables (figure 1 - Réduction de la largeur de la rue Bultler. Plantons des arbres et installons une piste cyclable)
- Mettre en valeur certaines artères du quartier (figure 2 - Remettre en valeur la rue Wellington, section Pointe Saint-Charles )
- Prévoir la disparition de la voie ferrée, provoquée par une diminution du transport ferroviaire, et développer un schéma d’aménagement permettant de développer un corridor vert au centre du quartier (figure 3 - Développer un corridor vert suite à la disparition de la voie ferrée )
Un chantier toujours en marche
Deux ans plus tard, l’opération se poursuit à travers des comités de travail constitués de représentants des organismes communautaires du quartier et de citoyens. Ce sont des réflexions qui s’approfondissent, des discussions qui se prolongent, des propositions et des outils qui se peaufinent, une forme de démocratie locale qu’on revendique et qui se concrétise. Bien que les propositions tardent à être implantées ou entendues par les pouvoirs publics, une dynamique est en place et permet certainement de consolider une pierre angulaire du développement viable municipal, celle de la démocratie et de la prise en charge de l’aménagement du milieu par les citoyens. Conjointement avec les élus municipaux et les fonctionnaires de l’arrondissement, le comité de suivi met en place un mécanisme de travail continu dans le but de faire avancer des dossiers préoccupant les participants à cette initiative.
Des expériences comme celle de l’Opération populaire d’aménagement de Pointe Saint-Charles constituent une opportunité pour les citoyens de développer une compréhension globale des problématiques d’aménagement urbain et de se solidariser autour d’un projet conjoint. Elles permettent aussi de structurer une vision du quartier. En outre, à Pointe Saint-Charles, l’opération populaire d’aménagement n’est certainement pas étrangère à la mobilisation citoyenne et à l’organisation structurée qui se trouvaient derrière l’opposition ferme à l’implantation du Casino de Montréal dans le quartier.

