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Quelles sont les meilleures options pour une politique de bioénergies au Québec? Un commentaire à-propos des subventions d’usines d’éthanol à partir de maïs-grain.
Helen Jensen et Roger Samson, REAP-Canada (www.reap-canada.com)
Le gouvernement du Québec a récemment annoncé la construction d’une usine à Varennes pour manufacturer de l'éthanol à partir de mais-grain. Bien que nous appuyons l’initiative de subventionner le développement des bioénergies au Québec, nous croyons qu’il est important de se questionner à-propos du bien-fondé de cette initiative dans le contexte du développement durable dans la Province. Est-ce que c’est une politique efficace pour contrer les gaz à effet de serre? Est-ce qu’il s’agit d’une bonne politique pour appuyer la production d’énergies renouvelables et le développement rural? Nous sommes de l’opinion que ce projet ne répond pas réellement à ces critères.
Gaz à effet de serre et énergies renouvelables
La production d’éthanol à partir de maïs-grain requiert un grand investissement en énergies fossiles. En premier lieu, la production intensive du maïs-grain requiert des apports importants d’engrais chimiques azotés et de pesticides qui consomment une grande quantité d’énergie fossile non renouvelable dans leur production et dans leur transport jusqu’au lieu d’application. En deuxième lieu, une fois appliqués sur-le-champ, ces engrais sont aussi des sources directes de gaz à effet de serre. L’azote se volatilise facilement dans le climat humide du Québec sous forme de N2O, un gaz à effet de serre qui est 300 fois plus nocif que le CO2. En troisième lieu, le procédé d’extraction de l’éthanol consomme une grande quantité d’énergie sous forme de carburants fossiles. Somme toute, la forte consommation de carburants fossiles dans l’ensemble des étapes de la fabrication de l’éthanol à partir de maïs-grain génère une importante quantité de gaz à effet de serre et élimine donc en majeure partie les bienfaits de son utilisation comme biocarburant. Le résultat net est une réallocation plutôt qu’une réduction de l’utilisation des carburants fossiles. Compte tenu de l’ensemble des étapes de la production d’éthanol à partir de maïs-grain on ne trouve pas de véritable solution aux gaz à effet de serre par l’entremise de cette technologie.
L’éthanol fabriqué à partir du maïs-grain n’est pas crédible comme source d’énergie renouvelable au Québec. Les plantes sont des capteurs d’énergie solaire qui catalysent ensuite sa transformation en composés à base de carbone telles la cellulose et la lignine. Le problème est de transformer cette énergie en forme pertinente pour des applications humaines. Produire de l’éthanol en utilisant des plantes comme matière première est une manière d’obtenir un accès à cette énergie. Ceci n’est pas, par contre, la solution la plus efficace d’un point de vue énergétique. La production d’éthanol à partir de plantes requiert des apports en énergies fossiles tout au long du processus pour isoler et purifier le produit final. En plus, lors de la transformation, 47% de l’énergie présente dans la plante à l’origine se perd. D’après une analyse récente par le Dr Pimentel de l’Université Cornell la production d’éthanol à partir de maïs-grain présente un bilan énergétique négatif et consomme 29% plus d’énergie sous forme de carburants fossiles qu’il en produit. Même les analystes plus optimistes estiment un rendement d’à peine 1.2 unité d’énergie d’éthanol par 1 unité d’énergie fossile investie.
L’éthanol fabriqué à partir d’un processus alternatif qui utilise la cellulose plutôt que l’amidon est un choix plus logique puisque ce procédé permet d’utiliser la biomasse résiduelle comme la paille. Par contre, le coût de la paille au Québec est élevé ($60-90/tonne) comparativement aux autres régions d’Amérique du Nord. Dans l’Ouest Canadien cette ressource est beaucoup moins dispendieuse ($40-55/tonne). Donc, on ne trouve toujours pas de bonne raison pour installer des usines d’éthanol au Québec, peu importe la technologie utilisée.
Une meilleure alternative pour développer l’industrie du maïs en tant que bioénergie au Québec est tout simplement la combustion directe. Le grain de maïs peut servir comme combustible dans un fourneau sans aucune transformation puisqu’il est déjà sous une forme compacte et hautement énergétique. Donc, pour exploiter le maïs comme bioénergie on a deux options : (1) le transformer en éthanol pour perdre 47% de l’énergie de la plante et augmenter la production de gaz à effet de serre, ou (2) l’utiliser comme combustible et conserver 100% de l’énergie du grain, produire 4.5 unités d’énergie par 1 unité d’énergie fossile investie et réduire la production de gaz à effet de serre.
Même dans ce deuxième scénario plus favorable, le maïs n’est pas la meilleure des options. Pour la production de biomasse combustible, il est préférable de favoriser des plantes qui ont un haut rendement comme le maïs, mais qui sont moins capricieuses. Le maïs requiert des apports en engrais chimiques et en pesticides proportionnels pour garantir ce rendement. Ceci entraîne une dégradation des terres agricoles et du milieu environnant dans le contexte d’une production intensive. Il existe plusieurs espèces de graminées qui disposent du même système de photosynthèse en C4 que le maïs, mais qui requièrent très peu de ses petits soins. Une graminée pérenne qui a un haut potentiel pour la production de biomasse densifié aux fins de combustion est le Panic érigé (Panicum virgatum). Cette plante représente une production nette d’énergie par hectare 50% plus importante que le maïs-grain puisqu’elle capte plus d’énergie solaire que le grain de mais et ne nécessite que peu d’applications d’engrais chimiques et de pesticides. Lors de la compaction de la matière végétale pour des fins de combustion, seulement 5% de l’énergie de la plante se perd et la consommation d’énergie fossile du processus est réduite par trois quarts. Ce qui a comme résultat de produire 14 unités d’énergie par 1 unité d’énergie fossile investie. Donc, il est pour le moins dire limitant d’orienter une grande quantité de fonds pour le développement des bioénergies dans le seul secteur de l’éthanol à partir du maïs-grain.
Nous suggérons une réorientation de la politique des bioénergies pour prendre en considération les besoins et les ressources agricoles du Québec. Nous disposons d’une grande quantité de terres marginales aptes à la croissance d’espèces de graminées à haut rendement qui ne requièrent que très peu d’ajouts. Pourquoi ne pas utiliser des sources de biomasse de ce genre pour des applications de chauffage et conserver les carburants fossiles pour les applications qui les requièrent? De cette manière, la récolte de l’énergie des biomasses se fait de la manière la plus efficace possible en termes de l’exploitation de nos terres agricoles sans perte d’énergie pendant la transformation en éthanol. De plus, l’éthanol à partir de maïs-grain déplace seulement 10% de l’essence fossile dans une voiture, mais une maison convertie au chauffage par biomasse élimine presque 100% de ses besoins en carburants fossiles reliés au chauffage.
Développement rural
Les subsides pour construire des usines pour transformer le maïs-grain en éthanol coûtent fort cher au citoyen moyen qui finance ces usines par l’entremise de ses taxes. Les subsides pour l’éthanol à partir du maïs-grain ne représentent pas nécessairement une source de revenus pour les cultivateurs québécois. Examinons le cas de l’Ontario qui subventionne déjà l’éthanol à base de maïs-grain en exemple. Selon les donnés du OCPA (le regroupement des producteurs de maïs en Ontario), le développement d’usines d’éthanol à base de maïs-grain en Ontario a augmenté la demande pour le maïs dans la province, mais n’a pas crée de débouché pour le maïs ontarien puisque les lois du marché font en sorte que les usines s’approvisionnent auprès des producteurs américains qui offrent des prix moins chers par raison de subventions agricoles. Ainsi, la quantité de maïs produite en Ontario n’a pas augmenté significativement depuis 1984 (se maintenant à environ 200 millions de boisseaux par année) même si la demande a augmenté de 53.3 millions de boisseaux par année pendant cette période. Le déficit est comblé par des importations des États-Unis et non par des producteurs ontariens. L’expansion du marché favorise donc les agriculteurs américains ainsi que les marchands d’engrais chimiques et de pesticides.
Dans le cas du Québec, il y a une entente entre les producteurs de maïs québécois et l’usine d’éthanol pour garantir que les deux tiers de l’approvisionnement de l’usine se fassent localement. Par contre, il n’est pas clair que ceci va fournir un marché additionnel pour le maïs québécois ou simplement transférer le lieu de vente. Si l’approvisionnement en maïs de l’usine d’éthanol cré une demande croissante pour le maïs, il n’est pas garanti que l’ensemble de cette demande sera comblé par les producteurs québécois ou bien si les acheteurs de maïs déjà présents vont commencer à s’approvisionner auprès des importations américaines.
Pourquoi encourager la production d’une seule culture de maïs-grain pour la production d’éthanol au lieu d’explorer une variété de cultures adaptées à une diversité de milieux pouvant servir comme sources de biomasse de haute qualité? On pourrait accomplir cet objectif en proposant un programme de subventions au spectre plus large aux agriculteurs sans favoriser certaines cultures plus que d’autres. Ceci pourrait élargir les bénéfices économiques des bioénergies pour comprendre l’ensemble des agriculteurs et non seulement ceux qui possèdent une terre de haute qualité pour produire du maïs. De cette manière, on peut conserver les terres plus fertiles pour la production alimentaire et exploiter les terres marginales pour des cultures énergétiques sans contribuer à leur détérioration.
En conclusion, les usines d'éthanol à partir du maïs-grain ne cadrent pas dans un contexte de développement durable au Québec. Le gouvernement du Québec s’oriente dans une direction positive en s’ouvrant aux bioénergies, mais le temps est venu de repenser la décision de subventionner l’éthanol à base de maïs-grain. Le prix record du pétrole qui a atteint presque 68 $ le baril récemment est un bon incitatif pour explorer les autres options énergétiques. Le moment est opportun pour une consultation entre les politiciens, les scientifiques et les agriculteurs afin de revisiter et raffiner l'analyse du développement de l'industrie des bioénergies au Québec de manière à favoriser les citoyens et les agriculteurs québécois ainsi que la conservation de notre environnement.
